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Théophile Gautier[424]

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Théophile Gautier[424]
Théophile Gautier



Nouvelles III









BeQ

Théophile Gautier

(1811-1872)









Nouvelles III









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 159 : version 1.01





2

Du même auteur, à la Bibliothèque :





Nouvelles (3 tomes)

Le roman de la momie









3

Le pied de momie









4

J’étais entré par désoeuvrement chez un de ces

marchands de curiosités dits marchands de bric-à-brac

dans l’argot parisien, si parfaitement inintelligible pour

le reste de la France.

Vous avez sans doute jeté l’oeil, à travers le carreau,

dans quelques-unes de ces boutiques devenues si

nombreuses depuis qu’il est de mode d’acheter des

meubles anciens, et que le moindre agent de change se

croit obligé d’avoir sa chambre Moyen Âge.

C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique

du ferrailleur, du magasin du tapissier, du laboratoire de

l’alchimiste et de l’atelier du peintre ; dans ces antres

mystérieux où les volets filtrent un prudent demi-jour,

ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la

poussière ; les toiles d’araignées y sont plus

authentiques que les guipures, et le vieux poirier y est

plus jeune que l’acajou arrivé hier d’Amérique.

Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un

véritable Capharnaüm ; tous les siècles et tous les pays

semblaient s’y être donné rendez-vous ; une lampe

étrusque de terre rouge posait sur une armoire de Boule,

aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments de

cuivre ; une duchesse du temps de Louis XV allongeait





5

nonchalamment ses pieds de biche sous une épaisse

table du règne de Louis XIII, aux lourdes spirales de

bois de chêne, aux sculptures entremêlées de feuillages

et de chimères.

Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter

dans un coin le ventre rubané de sa cuirasse ; des

amours et des nymphes de biscuit, des magots de la

Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses

de Saxe et de vieux Sèvres encombraient les étagères et

les encoignures.

Sur les tablettes denticulées des dressoirs,

rayonnaient d’immenses plats du Japon, aux dessins

rouges et bleus, relevés de hachures d’or, côte à côte

avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des

couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.

Des armoires éventrées s’échappaient des cascades

de lampas glacé d’argent, des flots de brocatelle criblée

de grains lumineux par un oblique rayon de soleil ; des

portraits de toutes les époques souriaient à travers leur

vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.

Le marchand me suivait avec précaution dans le

tortueux passage pratiqué entre les piles de meubles,

abattant de la main l’essor hasardeux des basques de

mon habit, surveillant mes coudes avec l’attention

inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.





6

C’était une singulière figure que celle du marchand :

un crâne immense, poli comme un genou, entouré d’une

maigre auréole de cheveux blancs que faisait ressortir

plus vivement le ton saumon-clair de la peau, lui

donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée,

du reste, par le scintillement de deux petits yeux jaunes

qui tremblotaient dans leur orbite comme deux louis

d’or sur du vif-argent. La courbure du nez avait une

silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif.

Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs

en saillie comme les cordes d’un manche à violon,

onglées de griffes semblables à celles qui terminent les

ailes membraneuses des chauves-souris, avaient un

mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir ; mais

ces mains agitées de tics fiévreux devenaient plus

fermes que des tenailles d’acier ou des pinces de

homard dès qu’elles soulevaient quelque objet précieux,

une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de

cristal de Bohême ; ce vieux drôle avait un air si

profondément rabbinique et cabalistique qu’on l’eût

brûlé sur la mine, il y a trois siècles.

« Ne m’acheterez-vous rien aujourd’hui, monsieur ?

Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une

flamme ; regardez ces rainures pour égoutter le sang,

ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher

les entrailles en retirant le poignard ; c’est une arme

féroce, d’un beau caractère et qui ferait très bien dans



7

votre trophée ; cette épée à deux mains est très belle,

elle est de Josepe de la Hera, et cette cauchelimarde à

coquille fenestrée, quel superbe travail !

– Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de

carnage ; je voudrais une figurine, un objet quelconque

qui pût me servir de serre-papier, car je ne puis souffrir

tous ces bronzes de pacotille que vendent les papetiers,

et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux. »

Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala

devant moi des bronzes antiques ou soi-disant tels, des

morceaux de malachite, de petites idoles indoues ou

chinoises, espèce de poussahs de jade, incarnation de

Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet

usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et

des lettres.

J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout

constellé de verrues, la gueule ornée de crocs et de

barbelures, et un petit fétiche mexicain fort abominable,

représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand

j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un

fragment de Vénus antique.

Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui

donnent au bronze florentin cet aspect chaud et vivace,

si préférable au ton vert-de-grisé des bronzes ordinaires

qu’on prendrait volontiers pour des statues en

putréfaction : des luisants satinés frissonnaient sur ses



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formes rondes et polies par les baisers amoureux de

vingt siècles ; car ce devait être un airain de Corinthe,

un ouvrage du meilleur temps, peut-être une fonte de

Lysippe !

« Ce pied fera mon affaire », dis-je au marchand,

qui me regarda d’un air ironique et sournois en me

tendant l’objet demandé pour que je pusse l’examiner

plus à mon aise.

Je fus surpris de sa légèreté ; ce n’était pas un pied

de métal, mais bien un pied de chair, un pied embaumé,

un pied de momie : en regardant de près, l’on pouvait

distinguer le grain de la peau et la gaufrure presque

imperceptible imprimée par la trame des bandelettes.

Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles

parfaits, purs et transparents comme des agathes ; le

pouce, un peu séparé, contrariait heureusement le plan

des autres doigts à la manière antique, et lui donnait une

attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau ; la

plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles,

montrait qu’elle n’avait jamais touché la terre, et ne

s’était trouvée en contact qu’avec les plus fines nattes

de roseaux du Nil et les plus moelleux tapis de peaux de

panthères.

« Ha ! ha ! vous voulez le pied de la princesse

Hermonthis, dit le marchand avec un ricanement

étrange, en fixant sur moi ses yeux de hibou : ha ! ha !



9

ha ! pour un serre-papier ! idée originale, idée d’artiste ;

qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille

adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris,

lorsqu’il faisait creuser une montagne de granit pour y

mettre le triple cercueil peint et doré, tout couvert

d’hiéroglyphes avec de belles peintures du jugement

des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-

même le petit marchand singulier.

– Combien me vendrez-vous ce fragment de

momie ?

– Ah ! le plus cher que je pourrai, car c’est un

morceau superbe ; si j’avais le pendant, vous ne l’auriez

pas à moins de cinq cents francs : la fille d’un Pharaon,

rien n’est plus rare.

– Assurément cela n’est pas commun ; mais enfin

combien en voulez-vous ? D’abord je vous avertis

d’une chose, c’est que je ne possède pour trésor que

cinq louis ; – j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis,

mais rien de plus.

« Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et

mes tiroirs les plus intimes, que vous n’y trouveriez pas

seulement un misérable tigre à cinq griffes.

– Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis,

c’est bien peu, très peu en vérité, un pied authentique,

dit le marchand en hochant la tête et en imprimant à ses





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prunelles un mouvement rotatoire.

« Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe

par-dessus le marché, ajouta-t-il en le roulant dans un

vieux lambeau de damas ; très beau, damas véritable,

damas des Indes, qui n’a jamais été reteint ; c’est fort,

c’est moelleux », marmottait-il en promenant ses doigts

sur le tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale

qui lui faisait vanter un objet de si peu de valeur qu’il le

jugeait lui-même digne d’être donné.

Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière

du Moyen Âge pendant à sa ceinture, en répétant :

« Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-

papier ! »

Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il

me dit avec une voix stridente comme le miaulement

d’un chat qui vient d’avaler une arête :

« Le vieux Pharaon ne sera pas content ; il aimait sa

fille, ce cher homme.

– Vous en parlez comme si vous étiez son

contemporain ; quoique vieux, vous ne remontez

cependant pas aux pyramides d’Égypte », lui répondis-

je en riant du seuil de la boutique.

Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.

Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied





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de la divine princesse Hermonthis sur une liasse de

papiers, ébauche de vers, mosaïque indéchiffrable de

ratures : articles commencés, lettres oubliées et mises à

la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent aux

gens distraits ; l’effet était charmant, bizarre et

romantique.

Très satisfait de cet embellissement, je descendis

dans la rue, et j’allai me promener avec la gravité

convenable et la fierté d’un homme qui a sur tous les

passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de posséder

un morceau de la princesse Hermonthis, fille de

Pharaon.

Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne

possédaient pas, comme moi, un serre-papier aussi

notoirement égyptien ; et la vraie occupation d’un

homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie

sur son bureau.

Heureusement la rencontre de quelques amis vint

me distraire de mon engouement de récent acquéreur ;

je m’en allai dîner avec eux, car il m’eût été difficile de

dîner avec moi.

Quand je revins le soir, le cerveau marbré de

quelques veines de gris de perle, une vague bouffée de

parfum oriental me chatouilla délicatement l’appareil

olfactif ; la chaleur de la chambre avait attiédi le

narrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les



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paraschites inciseurs de cadavres avaient baigné le

corps de la princesse ; c’était un parfum doux quoique

pénétrant, un parfum que quatre mille ans n’avaient pu

faire évaporer.

Le rêve de l’Égypte était l’éternité : ses odeurs ont

la solidité du granit, et durent autant.

Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire

du sommeil ; pendant une heure ou deux tout resta

opaque, l’oubli et le néant m’inondaient de leurs vagues

sombres.

Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les

songes commencèrent à m’effleurer de leur vol

silencieux.

Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma

chambre telle qu’elle était effectivement : j’aurais pu

me croire éveillé, mais une vague perception me disait

que je dormais et qu’il allait se passer quelque chose de

bizarre.

L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et

je sentais un léger mal de tête que j’attribuais fort

raisonnablement à quelques verres de vin de

Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et

à nos succès futurs.

Je regardais dans ma chambre avec un sentiment

d’attente que rien ne justifiait ; les meubles étaient



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parfaitement en place, la lampe brûlait sur la console,

doucement estompée par la blancheur laiteuse de son

globe de cristal dépoli ; les aquarelles miroitaient sous

leur verre de Bohême ; les rideaux pendaient

languissamment : tout avait l’air endormi et tranquille.

Cependant, au bout de quelques instants, cet

intérieur si calme parut se troubler, les boiseries

craquaient furtivement ; la bûche enfouie sous la cendre

lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques des

patères semblaient des yeux de métal attentifs comme

moi aux choses qui allaient se passer.

Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle

j’avais posé le pied de la princesse Hermonthis.

Au lieu d’être immobile comme il convient à un

pied embaumé depuis quatre mille ans, il s’agitait, se

contractait et sautillait sur les papiers comme une

grenouille effarée : on l’aurait cru en contact avec une

pile voltaïque ; j’entendais fort distinctement le bruit

sec que produisait son petit talon, dur comme un sabot

de gazelle.

J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant

les serre-papiers sédentaires et trouvant peu naturel de

voir les pieds se promener sans jambes, et je

commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait

fort à de la frayeur.





14

Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes

rideaux, et j’entendis un piétinement comme d’une

personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois avouer que

j’eus chaud et froid alternativement ; que je sentis un

vent inconnu me souffler dans le dos, et que mes

cheveux firent sauter, en se redressant, ma coiffure de

nuit à deux ou trois pas.

Les rideaux s’entrouvrirent, et je vis s’avancer la

figure la plus étrange qu’on puisse imaginer.

C’était une jeune fille, café au lait très foncé,

comme la bayadère Amani, d’une beauté parfaite et

rappelant le type égyptien le plus pur ; elle avait des

yeux taillés en amande avec des coins relevés et des

sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son

nez était d’une coupe délicate, presque grecque pour la

finesse, et l’on aurait pu la prendre pour une statue de

bronze de Corinthe, si la proéminence des pommettes et

l’épanouissement un peu africain de la bouche

n’eussent fait reconnaître, à n’en pas douter, la race

hiéroglyphique des bords du Nil.

Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux

des très jeunes filles, étaient cerclés d’espèces

d’emprises de métal et de tours de verroterie ; ses

cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa poitrine

pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept

branches faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des



15

âmes ; une plaque d’or scintillait à son front, et

quelques traces de fard perçaient sous les teintes de

cuivre de ses joues.

Quant à son costume il était très étrange.

Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées

d’hiéroglyphes noirs et rouges, empesés de bitume et

qui semblaient appartenir à une momie fraîchement

démaillotée.

Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les

rêves, j’entendis la voix fausse et enrouée du marchand

de bric-à-brac, qui répétait, comme un refrain

monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique

avec une intonation si énigmatique :

« Le vieux Pharaon ne sera pas content ; il aimait

beaucoup sa fille, ce cher homme. »

Particularité étrange et qui ne me rassura guère,

l’apparition n’avait qu’un seul pied, l’autre jambe était

rompue à la cheville.

Elle se dirigea vers la table où le pied de momie

s’agitait et frétillait avec un redoublement de vitesse.

Arrivée là, elle s’appuya sur le rebord, et je vis une

larme germer et perler dans ses yeux.

Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa

pensée : elle regardait le pied, car c’était bien le sien,

avec une expression de tristesse coquette d’une grâce



16

infinie ; mais le pied sautait et courait çà et là comme

s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.

Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir,

mais elle n’y réussit pas.

Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et

son pied, qui paraissait doué d’une vie à part, un

dialogue très bizarre dans un cophte très ancien, tel

qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine de siècles,

dans les syringes du pays de Ser : heureusement que

cette nuit-là, je savais le cophte en perfection.

La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix

doux et vibrant comme une clochette de cristal :

« Eh bien ! mon cher petit pied, vous me fuyez

toujours, j’avais pourtant bien soin de vous. Je vous

baignais d’eau parfumée, dans un bassin d’albâtre ; je

polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée

d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des

pinces d’or et polis avec de la dent d’hippopotame,

j’avais soin de choisir pour vous des thabebs brodés et

peints à pointes recourbées, qui faisaient l’envie de

toutes les jeunes filles de l’Égypte ; vous aviez à votre

orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous

portiez un des corps les plus légers que puisse souhaiter

un pied paresseux. »

Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin :





17

« Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai

été acheté et payé ; le vieux marchand savait bien ce

qu’il faisait, il vous en veut toujours d’avoir refusé de

l’épouser : c’est un tour qu’il vous a joué.

« L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le

puits souterrain de la nécropole de Thèbes était envoyé

par lui, il voulait vous empêcher d’aller à la réunion des

peuples ténébreux, dans les cités inférieures. Avez-vous

cinq pièces d’or pour me racheter ?

– Hélas ! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes

bourses d’or et d’argent, tout m’a été volé, répondit la

princesse Hermonthis avec un soupir.

– Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu

injustement le pied de personne : bien que vous n’ayez

pas les cinq louis qu’il m’a coûtés, je vous le rends de

bonne grâce ; je serais désespéré de rendre boiteuse une

aussi aimable personne que la princesse Hermonthis. »

Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour

qui dut surprendre la belle Égyptienne.

Elle tourna vers moi un regard chargé de

reconnaissance, et ses yeux s’illuminèrent de lueurs

bleuâtres.

Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire,

comme une femme qui va mettre son brodequin, et

l’ajusta à sa jambe avec beaucoup d’adresse.



18

Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas

dans la chambre, comme pour s’assurer qu’elle n’était

réellement plus boiteuse.

« Ah ! comme mon père va être content, lui qui était

si désolé de ma mutilation, et qui avait, dès le jour de

ma naissance, mis un peuple tout entier à l’ouvrage

pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût me

conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes

doivent être pesées dans les balances de l’Amenthi.

« Venez avec moi chez mon père, il vous recevra

bien, vous m’avez rendu mon pied. »

Je trouvai cette proposition toute naturelle ;

j’endossai une robe de chambre à grands ramages, qui

me donnait un air très pharaonesque ; je chaussai à la

hâte des babouches turques, et je dis à la princesse

Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.

Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la

petite figurine de pâte verte et la posa sur les feuilles

éparses qui couvraient la table.

« Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je

remplace votre serre-papier. »

Elle me tendit sa main, qui était douce et froide

comme une peau de couleuvre, et nous partîmes.

Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité

de la flèche dans un milieu fluide et grisâtre, où des



19

silhouettes à peine ébauchées passaient à droite et à

gauche.

Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.

Quelques minutes après, des obélisques

commencèrent à pointer, des pylônes, des rampes

côtoyées de sphinx se dessinèrent à l’horizon.

Nous étions arrivés.

La princesse me conduisit devant une montagne de

granit rose, où se trouvait une ouverture étroite et basse

qu’il eût été difficile de distinguer des fissures de la

pierre si deux stèles bariolées de sculptures ne l’eussent

fait reconnaître.

Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher

devant moi.

C’étaient des corridors taillés dans le roc vif ; les

murs, couverts de panneaux d’hiéroglyphes et de

processions allégoriques, avaient dû occuper des

milliers de bras pendant des milliers d’années ; ces

corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à

des chambres carrées, au milieu desquelles étaient

pratiqués des puits, où nous descendions au moyen de

crampons ou d’escaliers en spirale ; ces puits nous

conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient

d’autres corridors également bigarrés d’éperviers, de

serpents roulés en cercle, de tau, de pedum, de bari



20

mystique, prodigieux travail que nul oeil vivant ne

devait voir, interminables légendes de granit que les

morts avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.

Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si

énorme, si démesurée, que l’on ne pouvait en

apercevoir les bornes ; à perte de vue s’étendaient des

files de colonnes monstrueuses entre lesquelles

tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune : ces

points brillants révélaient des profondeurs

incalculables.

La princesse Hermonthis me tenait toujours par la

main et saluait gracieusement les momies de sa

connaissance.

Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour

crépusculaire, et commençait à discerner les objets.

Je vis, assis sur des trônes, les rois des races

souterraines : c’étaient de grands vieillards secs, ridés,

parcheminés, noirs de naphte et de bitume, coiffés de

pschents d’or, bardés de pectoraux et de hausse-cols,

constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité de

sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des

siècles : derrière eux, leurs peuples embaumés se

tenaient debout dans les poses roides et contraintes de

l’art égyptien, gardant éternellement l’attitude prescrite

par le codex hiératique ; derrière les peuples miaulaient,

battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et les



21

crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux

encore par leur emmaillotage de bandelettes.

Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès,

Psammetichus, Sésostris, Amenoteph ; tous les noirs

dominateurs des pyramides et des syringes ; sur une

estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos et

Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal

Caïn, qui le précéda.

La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé

qu’elle avait déjà fait sept fois le tour de la table de

granit sur laquelle il s’appuyait tout rêveur et tout

somnolent.

Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le

brouillard des éternités, je distinguais vaguement les

soixante-douze rois préadamites avec leurs soixante-

douze peuples à jamais disparus.

Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de

ce spectacle vertigineux, la princesse Hermonthis me

présenta au Pharaon son père, qui me fit un signe de

tête fort majestueux.

« J’ai retrouvé mon pied ! j’ai retrouvé mon pied !

criait la princesse en frappant ses petites mains l’une

contre l’autre avec tous les signes d’une joie folle, c’est

monsieur qui me l’a rendu. »

Les races de Kémé, les races de Nahasi, toutes les



22

nations noires, bronzées, cuivrées, répétaient en

choeur :

« La princesse Hermonthis a retrouvé son pied. »

Xixouthros lui-même s’en émut :

Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts

dans sa moustache, et laissa tomber sur moi son regard

chargé de siècles.

« Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du

Soleil et de la Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit

le Pharaon en étendant vers moi son sceptre terminé par

une fleur de lotus.

« Que veux-tu pour ta récompense ? »

Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien

ne paraît impossible, je lui demandai la main

d’Hermonthis : la main pour le pied me paraissait une

récompense antithétique d’assez bon goût.

Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre,

surpris de ma plaisanterie et de ma demande.

« De quel pays es-tu et quel est ton âge ?

– Je suis français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable

Pharaon.

– Vingt-sept ans ! et il veut épouser la princesse

Hermonthis, qui a trente siècles ! » s’écrièrent à la fois

tous les trônes et tous les cercles des nations.



23

Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête

inconvenante.

« Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le

vieux roi, je t’accorderais bien volontiers la princesse,

mais la disproportion est trop forte, et puis il faut à nos

filles des maris qui durent, vous ne savez plus vous

conserver : les derniers qu’on a apportés il y a quinze

siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre ;

regarde, ma chair est dure comme du basalte, mes os

sont des barres d’acier.

« J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps

et la figure que j’avais de mon vivant ; ma fille

Hermonthis durera plus qu’une statue de bronze.

« Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta

poussière, et Isis elle-même, qui sut retrouver les

morceaux d’Osiris, serait embarrassée de recomposer

ton être.

« Regarde comme je suis vigoureux encore et

comme mes bras tiennent bien », dit-il en me secouant

la main à l’anglaise, de manière à me couper les doigts

avec mes bagues.

Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon

ami Alfred qui me tirait par le bras et me secouait pour

me faire lever.

« Ah çà ! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter



24

au milieu de la rue et te tirer un feu d’artifice aux

oreilles ?

« Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que

tu m’avait promis de venir me prendre pour aller voir

les tableaux espagnols de M. Aguado ?

– Mon Dieu ! je n’y pensais plus, répondis-je en

m’habillant ; nous allons y aller : j’ai la permission ici

sur mon bureau. »

Je m’avançai effectivement pour la prendre ; mais

jugez de mon étonnement lorsqu’à la place du pied de

momie que j’avais acheté la veille, je vis la petite

figurine de pâte verte mise à sa place par la princesse

Hermonthis !









25

Le club des hachichins









26

I. L’hôtel Pimodan.



Un soir de décembre, obéissant à une convocation

mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris

des affiliés, inintelligibles pour d’autres, j’arrivai dans

un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au

milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses

deux bras, semble défendre contre les empiétements de

la civilisation, car c’était dans une vieille maison de

l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, bâti par Lauzun, que

le club bizarre dont je faisais partie depuis peu tenait

ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la

première fois.

Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire.

Un brouillard, rendu plus épais encore par le

voisinage de la Seine, estompait tous les objets de sa

ouate déchirée et trouée, de loin en loin, par les auréoles

rougeâtres des lanternes et les filets de lumière

échappés des fenêtres éclairées.

Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les

réverbères comme une eau qui reflète une illumination,

une bise âcre, chargée de particules glacées, vous





27

fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient

le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se

brisant aux arches des ponts formaient la basse : il ne

manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de

l’hiver.

Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette

masse de bâtiments sombres, de distinguer la maison

que je cherchais ; cependant mon cocher, en se dressant

sur son siège parvint à lire sur une plaque de marbre le

nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion

des adeptes.

Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes

à bouton de cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces

pays reculés, et j’entendis plusieurs fois le cordon

grincer sans succès ; enfin, cédant à une traction plus

vigoureuse, le vieux pène rouillé s’ouvrit, et la porte

aux ais massifs put tourner sur ses gonds.

Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre

apparut, à mon entrée, la tête d’une vieille portière

ébauchée par le tremblotement d’une chandelle, un

tableau de Skalken tout fait. – La tête me fit une

grimace singulière, et un doigt maigre, s’allongeant

hors de la loge, m’indiqua le chemin.

Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur

qui tombe toujours, même du ciel le plus obscur, la cour

que je traversais était entourée de bâtiments



28

d’architecture ancienne à pignons aigus ; je me sentais

les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une

prairie, car l’interstice des pavés était rempli d’herbe.

Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier,

flamboyant sur la façade sombre, me servaient de guide

et ne me permettaient pas de m’égarer.

Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces

immenses escaliers comme on les construisait du temps

de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne

danserait à l’aise. – Une chimère égyptienne dans le

goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait

ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans ses

griffes recourbées en bobèche.

La pente des degrés était douce ; les repos et les

paliers bien distribués attestaient le génie du vieil

architecte et la vie grandiose des siècles écoulés ; – en

montant cette rampe admirable, vêtu de mon mince frac

noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et

que j’usurpais un droit qui n’était pas le mien ;

l’escalier de service eût été assez bon pour moi.

Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des

chefs-d’oeuvre de l’école italienne et de l’école

espagnole, tapissaient les murs, et tout en haut, dans

l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond

mythologique peint à fresque.





29

J’arrivai à l’étage désigné.

Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité,

dont les galons jaunis et les clous bossués racontaient

les longs services, me fit reconnaître la porte.

Je sonnai ; l’on m’ouvrit avec les précautions

d’usage, et je me trouvai dans une grande salle éclairée

à son extrémité par quelques lampes. En entrant là, on

faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui

passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette

maison, et, comme une pendule qu’on a oublié de

remonter, son aiguille marquait toujours la même date.

Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc,

étaient couverts à moitié de toiles rembrunies ayant le

cachet de l’époque ; sur le poêle gigantesque se dressait

une statue qu’on eût pu croire dérobée aux charmilles

de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait

une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et

qui était peut-être de lui.

Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où

s’agitaient autour d’une table plusieurs formes

humaines, et dès que la clarté, en m’atteignant, m’eut

fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les

profondeurs sonores du vieil édifice.

« C’est lui ! c’est lui ! crièrent en même temps

plusieurs voix ; qu’on lui donne sa part ! »





30

Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se

trouvait un plateau chargé de petites soucoupes de

porcelaine du Japon. Un morceau de pâte ou confiture

verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était tiré par

lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé,

à côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe.

La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme ; ses

yeux étincelaient, ses pommettes se pourpraient de

rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en

saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec force.

« Ceci vous sera défalqué sur votre portion de

paradis », me dit-il en me tendant la dose qui me

revenait.

Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la

manière arabe, c’est-à-dire avec le marc et sans sucre.

Puis l’on se mit à table.

Cette intervention dans les habitudes culinaires a

sans doute surpris le lecteur ; en effet, il n’est guère

d’usage de prendre le café avant la soupe, et ce n’est en

général qu’au dessert que se mangent les confitures. La

chose assurément mérite explication.









31

II. Parenthèse.



Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires

redoutables commandé par un cheik qui prenait le titre

de Vieux de la Montagne, ou prince des Assassins.

Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique ;

les Assassins ses sujets marchaient avec un dévouement

absolu à l’exécution de ses ordres, quels qu’ils fussent ;

aucun danger ne les arrêtait, même la mort la plus

certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient

du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain

dans son palais, au milieu de ses gardes.

Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-

il une abnégation si complète ?

Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il

possédait la recette, et qui a la propriété de procurer des

hallucinations éblouissantes.

Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur

ivresse, la vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en

faisaient avec joie le sacrifice pour rentrer au paradis de

leurs rêves ; car tout homme tué en accomplissant les

ordres du cheik allait au ciel de droit, ou, s’il échappait,

était admis de nouveau à jouir des félicités de la





32

mystérieuse composition.

Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire

une distribution était précisément la même que le Vieux

de la Montagne ingérait jadis à ses fanatiques sans

qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire qu’il tenait

à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois

nuances, – c’est-à-dire du hachich, d’où vient

hachichin, mangeur de hachich, racine du mot assassin,

dont l’acceptation féroce s’explique parfaitement par

les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la

Montagne.

Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de

chez moi à l’heure où les simples mortels prennent leur

nourriture ne se doutaient pas que j’allasse à l’île Saint-

Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut,

consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs

siècles, de moyen d’excitation à un cheik imposteur

pour pousser des illuminés à l’assassinat. Rien dans ma

tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me faire

soupçonner de cet excès d’orientalisme, j’avais plutôt

l’air d’un neveu qui va dîner chez sa vieille tante que

d’un croyant sur le point de goûter les joies du ciel de

Mohammed en compagnie de douze Arabes on ne peut

plus français.

Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il

existait à Paris en 1845, à cette époque d’agiotage et de



33

chemins de fer, un ordre des hachichins dont M. de

Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez pas

cru, et cependant rien n’eût été plus vrai, – selon

l’habitude des choses invraisemblables.







III. Agape.



Le repas était servi d’une manière bizarre et dans

toute sorte de vaisselles extravagantes et pittoresques.

De grands verres de Venise, traversés de spirales

laiteuses, des vidrecomes allemands historiés de

blasons, de légendes, des cruches flamandes en grès

émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de

leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les

bouteilles et les carafes.

La porcelaine opaque de Louis Leboeuf et la faïence

anglaise à fleurs, ornement des tables bourgeoises,

brillaient par leur absence ; aucune assiette n’était

pareille, mais chacune avait son mérite particulier ; la

Chine, le Japon, la Saxe, comptaient là des échantillons

de leurs plus belles pâtes et de leurs plus riches

couleurs : le tout un peu écorné, un peu fêlé, mais d’un

goût exquis.





34

Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de

Bernard de Palissy, ou des faïences de Limoges et

quelquefois le couteau du découpeur rencontrait, sous

les mets réels, un reptile, une grenouille ou un oiseau en

relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de

la couleuvre moulée.

Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à

la vue de ces convives chevelus, barbus, moustachus,

ou tondus d’une façon singulière, brandissant des

dagues du seizième siècle, des kriss malais, des navajas,

et courbés sur des nourritures auxquelles les reflets des

lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.

Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus

fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte verte :

j’avais, pour ma part, éprouvé une transposition

complète de goût. L’eau que je buvais me semblait

avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se

changeait dans ma bouche en framboise, et

réciproquement. Je n’aurais pas discerné une côtelette

d’une pêche.

Mes voisins commençaient à me paraître un peu

originaux ; ils ouvraient de grandes prunelles de chat-

huant ; leur nez s’allongeait en proboscide ; leur bouche

s’étendait en ouverture de grelot. Leurs figures se

nuançaient de teintes surnaturelles.

L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux



35

éclats d’un spectacle invisible ; l’autre faisait

d’incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres,

et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées

étourdissantes.

Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses

pouces avec une incroyable agilité ; celui-là, renversé

sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras morts,

se laissait couler en voluptueux dans la mer sans fond

de l’anéantissement.

Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à

la clarté d’un reste de raison qui s’en allait et revenait

par instants comme une veilleuse près de s’éteindre. De

sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la

folie, comme une vague qui écume sur une roche et se

retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait

ma cervelle, qu’elle finit par envahir tout à fait.

L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée

chez moi.

« Au salon, au salon ! cria un des convives ;

n’entendez-vous pas ces choeurs célestes ? Les

musiciens sont au pupitre depuis longtemps. »

En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par

bouffées à travers le tumulte de la conversation.









36

IV. Un monsieur qui n’était pas invité.



Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés

et dorés, au plafond peint, aux frises ornées de satyres

poursuivant des nymphes dans les roseaux, à la vaste

cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux de

brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.

Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et

bergères, d’une largeur à permettre aux jupes des

duchesses et des marquises de s’étaler à l’aise, reçurent

les hachichins dans leurs bras moelleux et toujours

ouverts.

Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait

des avances, je m’y établis, et m’abandonnai sans

résistance aux effets de la drogue fantastique.

Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les

uns après les autres, disparurent, ne laissant d’autre

vestige que leur ombre sur la muraille, qui l’eut bientôt

absorbée ; – ainsi les taches brunes que l’eau fait sur le

sable s’évanouissent en séchant.

Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la

conscience de ce qu’ils faisaient, il faudra vous

contenter pour cette fois du récit de mes simples





37

impressions personnelles.

La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de

quelques clartés douteuses ; puis, tout à coup, il me

passa un éclair rouge sous les paupières, une

innombrable quantité de bougies s’allumèrent d’elles-

mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et

blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même,

mais avec la différence de l’ébauche au tableau ; tout

était plus grand, plus riche, plus splendide. La réalité ne

servait que de point de départ aux magnificences de

l’hallucination.

Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais

la présence d’une multitude.

J’entendais des frôlements d’étoffes, des

craquements d’escarpins, des voix qui chuchotaient,

susurraient, blésaient et zézayaient, des éclats de rire

étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On

tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait

les portes ; il se passait quelque chose d’inaccoutumé.

Un personnage énigmatique m’apparut

soudainement.

Par où était-il entré ? je l’ignore ; pourtant sa vue ne

me causa aucune frayeur : il avait un nez recourbé en

bec d’oiseau, des yeux verts entourés de trois cercles

bruns, qu’il essuyait fréquemment avec un immense





38

mouchoir ; une haute cravate blanche empesée, dans le

noeud de laquelle était passée une carte de visite où se

lisaient écrits ces mots : – Daucus-Carota, du Pot d’or,

– étranglait son col mince, et faisait déborder la peau de

ses joues en plis rougeâtres ; un habit noir à basques

carrées, d’où pendaient des grappes de breloques,

emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon.

Quant à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient

faites d’une racine de mandragore, bifurquée, noire,

rugueuse, pleine de noeuds et de verrues, qui paraissait

avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre

adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient

et se tortillaient avec une activité extraordinaire, et,

quand le petit torse qu’elles soutenaient fut tout à fait

vis-à-vis de moi, l’étrange personnage éclata en

sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, me dit

de la voix la plus dolente :

« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »

Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur

les ailes de son nez.

« De rire... de rire... » répétèrent comme un écho des

choeurs de voix discordantes et nasillardes.









39

V. Fantasia.



Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule

de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui

avaient des expressions si comiques, des physionomies

si joviales et si profondément heureuses, que je ne

pouvais m’empêcher de partager leur hilarité.

– Leurs yeux se plissaient, leurs bouches

s’élargissaient, et leurs narines se dilataient ; c’étaient

des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces

masques bouffons se mouvaient dans des zones

tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet

éblouissant et vertigineux.

Peu à peu le salon s’était rempli de figures

extraordinaires, comme on n’en trouve que dans les

eaux-fortes de Callot et dans les aquatintes de Goya : un

pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de

formes humaines et bestiales ; en toute autre occasion,

j’eusse été peut-être inquiet d’une pareille compagnie,

mais il n’y avait rien de menaçant dans ces

monstruosités. C’était la malice, et non la férocité qui

faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule

découvrait ces crocs désordonnés et ces incisives

pointues.



40

Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure

venait tour à tour dans le cercle lumineux dont

j’occupais le centre, avec un air de componction

grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries

dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le

moment, me paraissaient prodigieusement spirituelles,

et m’inspiraient la gaieté la plus folle.

À chaque nouvelle apparition, un rire homérique,

olympien, immense, étourdissant, et qui semblait

résonner dans l’infini, éclatait autour de moi avec des

mugissements de tonnerre.

Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses

criaient :

« Non, c’est trop drôle ; en voilà assez ! Mon Dieu,

mon Dieu, que je m’amuse ! De plus fort en plus fort !

– Finissez ! je n’en puis plus... Ho ! ho ! hu ! hu !

hi ! hi ! Quelle bonne farce ! Quel beau calembour !

– Arrêtez ! j’étouffe ! j’étrangle ! Ne me regardez

pas comme cela... ou faites-moi cercler, je vais

éclater... »

Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié

suppliantes, la formidable hilarité allait toujours

croissant, le vacarme augmentait d’intensité, les

planchers et les murailles de la maison se soulevaient et

palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par



41

ce rire frénétique, irrésistible, implacable.

Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un,

les fantômes grotesques m’assaillirent en masse,

secouant leurs longues manches de pierrot, trébuchant

dans les plis de leur souquenille de magicien, écrasant

leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler

en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux

des chansons extravagantes sur des rimes impossibles.

Tous les types inventés par la verve moqueuse des

peuples et des artistes se trouvaient réunis là, mais

décuplés, centuplés de puissance. C’était une cohue

étrange : le pulcinella napolitain tapait familièrement

sur la bosse du punch anglais ; l’arlequin de Bergame

frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse

de France, qui poussait des cris affreux ; le docteur

bolonais jetait du tabac dans les yeux du père

Cassandre ; Tartaglia galopait à cheval sur un clown, et

Gilles donnait du pied au derrière à don Spavento ;

Karagheuz, armé de son bâton obscène, se battait en

duel avec un bouffon Osque.

Plus loin se démenaient confusément les fantaisies

des songes drolatiques, créations hybrides, mélange

informe de l’homme, de la bête et de l’ustensile, moines

ayant des roues pour pieds et des marmites pour ventre,

guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de

bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par



42

des engrenages de tournebroche, rois plongés à mi-

corps dans des échauguettes en poivrière, alchimistes à

la tête arrangée en soufflet, aux membres contournés en

alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles

à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la

fièvre chaude du crayon un cynique à qui l’ivresse

pousse le coude.

Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela

sautait, cela grognait, cela sifflait, comme dit Goethe

dans la nuit du Walpurgis.

Pour me soustraire à l’empressement outré de ces

baroques personnages, je me réfugiai dans un angle

obscur, d’où je pus les voir se livrant à des danses telles

que n’en connut jamais la Renaissance au temps de

Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Musard, le roi du

quadrille échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à

Molière, à Rabelais, à Swift et à Voltaire, écrivaient,

avec un entrechat ou un balancé, des comédies si

profondément philosophiques, des satires d’une si haute

portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me

tenir les côtes dans mon coin.

Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les

yeux, des pirouettes et des cabrioles inconcevables,

surtout pour un homme qui avait des jambes en racine

de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement

piteux :



43

« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »

Ô vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry,

la niaiserie enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine

d’aplomb d’Arnal, les grimaces de macaque de Ravel,

et qui croyez savoir ce que c’est qu’un masque

comique, si vous aviez assisté à ce bal de Gustave

évoqué par le hachich, vous conviendriez que les

farceurs les plus désopilants de nos petits théâtres sont

bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou d’un

tombeau !

Que de faces bizarrement convulsées ! que d’yeux

clignotants et pétillants de sarcasmes sous leur

membrane d’oiseau ! quels rictus de tirelire ! quelles

bouches en coups de hache ! quels nez facétieusement

dodécaèdres ! quels abdomens gros de moquerie

pantagruéliques !

Comme à travers tout ce fourmillement de

cauchemar sans angoisse se dessinaient par éclairs des

ressemblances soudaines et d’un effet irrésistible, des

caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des

fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes

chinois, les Phidias du poussah et du magot !

Toutes les visions n’étaient pas cependant

monstrueuses ou burlesques ; la grâce se montrait aussi

dans ce carnaval de formes : près de la cheminée, une

petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux



44

blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté

trente-deux petites dents grosses comme des grains de

riz, et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin,

prolongé, brodé de trilles et de points d’orgues, qui me

traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux, me

forçait à commettre une foule d’extravagances.

La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on

n’entendait plus que des soupirs convulsifs, des

gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre

et tournait au grognement, le spasme succédait au

plaisir ; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai.

Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à

terre avec cette molle lourdeur de l’ivresse qui rend les

chutes peu dangereuses ; des exclamations telles que

celles-ci : « - Mon Dieu, que je suis heureux ! quelle

félicité ! je nage dans l’extase ! je suis en paradis ! je

plonge dans les abîmes de délices ! » se croisaient, se

confondaient, se couvraient.

Des cris rauques jaillissaient des poitrines

oppressées ; les bras se tendaient éperdument vers

quelque vision fugitive ; les talons et les nuques

tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter

une goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la

chaudière eût éclaté.

L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le

plaisir, et qui en a tant pour la douleur, n’aurait pu



45

supporter une plus haute pression de bonheur.

Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à

la voluptueuse intoxication afin de surveiller la fantasia

et d’empêcher de passer par les fenêtres ceux d’entre

nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la

caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant

ensemble, s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un

glorieux accord résonnant avec force fit taire toutes les

rumeurs et changea la direction de l’ivresse.







VI. Kief.



Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans

le Freyschütz ; cette mélodie céleste eut bientôt dissipé,

comme un souffle qui balaie des nuées difformes, les

visions ridicules dont j’étais obsédé. Les larves

grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils,

où elles se cachèrent entre les plis des rideaux en

poussant de petits soupirs étouffés, et de nouveau il me

sembla que j’étais seul dans le salon.

L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup

sûr, une masse de sonorité plus grande que le piano

touché par le voyant (on appelle ainsi l’adepte sobre).





46

Les notes vibraient avec tant de puissance, qu’elles

m’entraient dans la poitrine comme des flèches

lumineuses ; bientôt l’air joué me parut sortir de moi-

même ; mes doigts s’agitaient sur un clavier absent ; les

sons en jaillissaient bleus et rouges, en étincelles

électriques ; l’âme de Weber s’était incarnée en moi.

Le morceau achevé, je continuai par des

improvisations intérieures, dans le goût du maître

allemand, qui me causaient des ravissements

ineffables ; quel dommage qu’une sténographie

magique n’ait pu recueillir ces mélodies inspirées,

entendues de moi seul, et que je n’hésite pas, c’est bien

modeste de ma part, à mettre au-dessus des chefs-

d’oeuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.

Ô Pillet ! ô Vatel ! un des trente opéras que je fis en

dix minutes vous enrichirait en six mois.

À la gaieté un peu convulsive du commencement

avait succédé un bien-être indéfinissable, un calme sans

bornes.

J’étais dans cette période bienheureuse du hachich

que les Orientaux appellent le kief. Je ne sentais plus

mon corps ; les liens de la matière et de l’esprit étaient

déliés ; je me mouvais par ma seule volonté dans un

milieu qui n’offrait pas de résistance.

C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes





47

dans le monde aromal où nous irons après notre mort.

Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de

grotte azurine, formaient dans la chambre une

atmosphère où je voyais vaguement trembler des

contours indécis ; cette atmosphère, à la fois fraîche et

tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau

d’un bain, dans un baiser d’une douceur énervante ; si

je voulais changer de place, l’air caressant faisait autour

de moi mille remous voluptueux ; une langueur

délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur

le sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on

abandonne.

Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur

degré de perfection, les esprits et les anges en traversant

les éthers et les cieux, et à quoi l’éternité pouvait

s’occuper dans les paradis.

Rien de matériel ne se mêlait à cette extase ; aucun

désir terrestre n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour

lui-même n’aurait pu l’augmenter, Roméo hachichin

eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se penchant dans

les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à

travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait

resté au bas de l’échelle de soie, et, quoique je sois

éperdument amoureux de l’ange de jeunesse et de

beauté créé par Shakespeare, je dois convenir que la

plus belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut



48

pas la peine de se déranger.

Aussi je regardais d’un oeil paisible, bien que

charmé, la guirlande de femmes idéalement belles qui

couronnaient la frise de leur divine nudité ; je voyais

luire des épaules de satin, étinceler des seins d’argent,

plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des

hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation.

Les spectres charmants qui troublaient saint Antoine

n’eussent eu aucun pouvoir sur moi.

Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes

de contemplation, je me fondais dans l’objet fixé, et je

devenais moi-même cet objet.

Ainsi je m’étais transformé en nymphe Syrinx,

parce que la fresque représentait en effet la fille du

Ladon poursuivie par Pan.

J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive,

et je cherchais à me cacher derrière des roseaux

fantastiques, pour éviter le monstre à pieds de bouc.







VII. Le kief tourne au cauchemar.



Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré.





49

Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses

racines proprement tortillées, il attachait sur moi des

yeux flamboyants ; son bec claquait d’une façon si

sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait dans

toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai

malgré moi.

Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et

de grimaces, et se rapprochait en sautillant comme un

faucheux blessé ou comme un cul-de-jatte dans sa

gamelle.

Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une

voix dont l’accent m’était bien connu, quoique je ne

pusse définir à qui elle appartenait, me dit :

« Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses

jambes pour boire, t’a escamoté la tête, et mis à la

place, non pas une tête d’âne comme Puck à Bottom,

mais une tête d’éléphant ! »

Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je

vis que l’avertissement n’était pas faux.

On m’aurait pris pour une idole indoue ou

javanaise : mon front s’était haussé, mon nez, allongé

en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes oreilles

balayaient mes épaules, et, pour surcroît de

désagrément, j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le

dieu bleu.





50

Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-

Carota, qui sautait et glapissait, et donnait tous les

signes d’une terreur extrême ; je parvins à l’attraper, et

je le cognai si violemment sur le bord de la table, qu’il

finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans

son mouchoir.

Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place

sur le canapé ; mais la même petite voix inconnue me

dit :

« Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis ; les

puissances invisibles cherchent à t’attirer et à te retenir.

Tu es prisonnier ici : essaie de sortir, et tu verras. »

Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair

pour moi que les membres du club n’étaient autres que

des cabalistes et des magiciens qui voulaient

m’entraîner à ma perte.







VIII. Tread-Mill.



Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai

vers la porte du salon, que je n’atteignis qu’au bout

d’un temps considérable, une puissance inconnue me

forçant de reculer d’un pas sur trois. À mon calcul, je



51

mis dix ans à faire ce trajet.

Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait

d’un air de fausse commisération :

« S’il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera

vieux. »

J’étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine

dont les dimensions me parurent changées et

méconnaissables. Elle s’allongeait, s’allongeait...

indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son extrémité,

semblait aussi éloignée qu’une étoile fixe.

Le découragement me prit, et j’allais m’arrêter,

lorsque la petite voix me dit, en m’effleurant presque de

ses lèvres :

« Courage ! elle t’attend à onze heures. »

Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme,

je réussis, par une énorme projection de volonté, à

soulever mes pieds qui s’agrafaient au sol et qu’il me

fallait déraciner comme des troncs d’arbres. Le monstre

aux jambes de mandragore m’escortait en parodiant

mes efforts et en chantant sur un ton de traînante

psalmodie :

« Le marbre gagne ! le marbre gagne ! »

En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le

marbre m’envelopper jusqu’aux hanches comme la





52

Daphné des Tuileries ; j’étais statue jusqu’à mi-corps,

ainsi que ces princes enchantés des Mille et Une Nuits.

Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le

plancher : j’aurais pu jouer le Commandeur dans Don

Juan.

Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier

que j’essayai de descendre ; il était à demi éclairé et

prenait à travers mon rêve des proportions

cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés

d’ombre me semblaient plonger dans le ciel et dans

l’enfer, deux gouffres ; en levant la tête, j’apercevais

indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des

superpositions de paliers innombrables, des rampes à

gravir comme pour arriver au sommet de la tour de

Lylacq ; en la baissant, je pressentais des abîmes de

degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements

de circonvolutions.

« Cet escalier doit percer la terre de part en part, me

dis-je en continuant ma marche machinale. Je

parviendrai au bas le lendemain du jugement dernier. »

Les figures des tableaux me regardaient d’un air de

pitié, quelques-unes s’agitaient avec des contorsions

pénibles, comme des muets qui voudraient donner un

avis important dans une occasion suprême. On eût dit

qu’elles voulaient m’avertir d’un piège à éviter, mais

une force inerte et morne m’entraînait ; les marches



53

étaient molles et s’enfonçaient sous moi, ainsi que les

échelles mystérieuses dans les épreuves de franc-

maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques

s’affaissaient comme des ventres de crapauds ; de

nouveaux paliers, de nouveaux degrés, se présentaient

sans cesse à mes pas résignés, ceux que j’avais franchis

se replaçaient d’eux-mêmes devant moi.

Ce manège dura mille ans, à mon compte.

Enfin j’arrivai au vestibule, où m’attendait une autre

persécution non moins terrible.

La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que

j’avais remarquée en entrant, me barrait le passage avec

des intentions évidemment hostiles ; ses yeux verdâtres

pétillaient d’ironie, sa bouche sournoise riait

méchamment ; elle s’avançait vers moi presque à plat

ventre, traînant dans la poussière son caparaçon de

bronze, mais ce n’était pas par soumission ; des

frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne, et

Daucus-Carota l’excitait comme on fait d’un chien

qu’on veut faire battre :

« Mords-le ! mords-le ! de la viande de marbre pour

une bouche d’airain, c’est un fier régal. »

Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je

passai outre. Une bouffée d’air froid vint me frapper la

figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages m’apparut





54

tout à coup. Un semis d’étoiles poudrait d’or les veines

de ce grand bloc de lapis-lazuli.

J’étais dans la cour.

Pour vous rendre l’effet que me produisit cette

sombre architecture, il me faudrait la pointe dont

Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres

merveilleux : la cour avait pris les proportions du

Champ-de-Mars, et s’était en quelques heures bordée

d’édifices géants qui découpaient sur l’horizon une

dentelure d’aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons,

de pyramides, dignes de Rome et de Babylone.

Ma surprise était extrême, je n’avais jamais

soupçonné l’île Saint-Louis de contenir tant de

magnificences monumentales, qui d’ailleurs eussent

couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais

pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui

avaient pu, dans une soirée, élever de semblables

constructions.

« Tu es le jouet de vaines illusions ; cette cour est

très petite, murmura la voix ; elle a vingt-sept pas de

long sur vingt-cinq de large.

– Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de

bottes de sept lieues. Jamais tu n’arriveras à onze

heures ; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une

moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne là-haut,





55

c’est le plus sage. »

Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre

m’entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s’aidant

de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré

ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais

éprouvé tant d’angoisses, et me réinstalla, à mon grand

désespoir, dans le salon d’où je m’étais si péniblement

échappé.

Alors le vertige s’empara complètement de moi ; je

devins fou, délirant.

Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond

en me disant :

« Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant,

j’avais enlevé la cervelle avec une cuiller. »

J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la

main à mon crâne, je le trouvai ouvert, et je perdis

connaissance.







IX. Ne croyez pas aux chronomètres.



En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens

vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se





56

serraient la main avec une cordialité mélancolique,

comme des personnes affligées d’une douleur

commune.

Ils disaient :

« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni

années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous

allons à son convoi.

– Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne

m’attendais pas à cet événement ; il se portait à

merveille pour son âge, ajouta une des personnes en

deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

– L’éternité était usée, il faut bien faire une fin,

reprit un autre.

– Grand Dieu ! m’écriai-je frappé d’une idée subite,

s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze

heures ?...

– Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota,

en me jetant son nez à la figure, et en se montrant à moi

sous son véritable aspect... Jamais... il sera toujours

neuf heures un quart... L’aiguille restera sur la minute

où le Temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de

venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner

t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce

que tu marches sur l’os de tes talons. »

Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai



57

quatre ou cinq cents fois le voyage, interrogeant le

cadran avec une inquiétude horrible.

Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la

pendule et me faisait d’épouvantables grimaces.

L’aiguille ne bougeait pas.

« Misérable ! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je

ivre de rage.

– Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire... mais

les soleils tomberont en poussière avant que cette flèche

d’acier ait avancé d’un millionnième de millimètre.

– Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais

esprits, la chose tourne au spleen, dit le voyant, faisons

un peu de musique. La harpe de David sera remplacée

cette fois par un piano d’Érard. »

Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies

d’un mouvement vif et d’un caractère gai...

Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-

mandragore, qui s’amoindrissait, s’aplatissait, se

décolorait et poussait des gémissements inarticulés ;

enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le

parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.

Le charme était rompu.

« Alleluia ! le Temps est ressuscité, crièrent des

voix enfantines et joyeuses ; va voir la pendule



58

maintenant ! »

L’aiguille marquait onze heures.

« Monsieur, votre voiture est en bas », me dit le

domestique.

Le rêve était fini.

Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté,

comme les officiers après le convoi de Malbrouck.

Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui

m’avait causé tant de tortures, et quelques instants après

j’étais dans ma chambre en pleine réalité ; les dernières

vapeurs soulevées par le hachich avaient disparu.

Ma raison était revenue, ou du moins ce que

j’appelle ainsi, faute d’autre terme.

Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une

pantomime ou d’un vaudeville, ou à faire des vers

rimants de trois lettres.









59

Arria Marcella

Souvenir de Pompéi









60

Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait

ensemble le voyage d’Italie, visitaient l’année dernière

le musée des Studj, à Naples, où l’on a réuni les

différents objets antiques exhumés des fouilles de

Pompéi et d’Herculanum.

Ils s’étaient répandus à travers les salles et

regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques

détachés des murs de la ville morte, selon que leur

caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux avait fait une

rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des

cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et

des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.

Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une

vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de

ses camarades, absorbé qu’il était dans une

contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant

d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagulée

portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de

moule de statue, brisé par la fonte ; l’oeil exercé d’un

artiste y eût aisément reconnu la coupe d’un sein

admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui

d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du

voyageur vous l’indique, que cette lave, refroidie autour

du corps d’une femme, en a gardé le contour charmant.



61

Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit quatre

villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis

deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous ; la

rondeur d’une gorge a traversé les siècles lorsque tant

d’empires disparus n’ont pas laissé de trace ! Ce cachet

de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un volcan,

ne s’est pas effacé.

Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les

deux amis d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le

touchant à l’épaule, le fit tressaillir comme un homme

surpris dans son secret. Evidemment Octavien n’avait

entendu venir ni Max ni Fabio.

« Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des

heures entières à chaque armoire, ou nous allons

manquer l’heure du chemin de fer, et nous ne verrons

pas Pompéi aujourd’hui.

– Que regarde donc le camarade ? ajouta Fabio, qui

s’était rapproché. Ah ! l’empreinte trouvée dans la

maison d’Arrius Diomèdes. » Et il jeta sur Octavien un

coup d’oeil rapide et singulier.

Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la

visite s’acheva sans autre incident. En sortant des Studj,

les trois amis montèrent dans un corricolo et se firent

mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec

ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de

clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu,



62

harnaché comme une mule d’Espagne, courant au galop

sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu’il

soit besoin d’en faire la description ici, et d’ailleurs

nous n’écrivons pas des impressions de voyage sur

Naples, mais le simple récit d’une aventure bizarre et

peu croyable, quoique vraie.

Le chemin de fer par lequel on va à Pompéi longe

presque toujours la mer, dont les longues volutes

d’écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui

ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est

formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et

produit, par son ton foncé, un contraste avec le bleu du

ciel et le bleu de l’eau ; parmi tout cet éclat, la terre

seule semble retenir l’ombre.

Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie,

Portici, rendu célèbre par l’opéra de M. Auber, Resina,

Torre del Greco, Torre dell’ Annunziata, dont on

aperçoit en passant les maisons à arcades et les toits en

terrasses, ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de

chaux méridional, quelque chose de plutonien et de

ferrugineux comme Manchester et Birmingham ; la

poussière y est noire, une suie impalpable s’y accroche

à tout ; on sent que la grande forge du Vésuve halète et

fume à deux pas de là.

Les trois amis descendirent à la station de Pompéi,

en riant entre eux du mélange d’antique et de moderne



63

que présentent naturellement à l’esprit ces mots :

Station de Pompéi. Une ville gréco-romaine et un

débarcadère de railway !

Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur

lequel voltigeaient quelques bourres blanches, qui

sépare le chemin de fer de l’emplacement de la ville

déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors

des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement,

un guide les prit. Calamité qu’il est difficile de conjurer

en Italie.

Il faisait une de ces heureuses journées si communes

à Naples, où par l’éclat du soleil et la transparence de

l’air les objets prennent des couleurs qui semblent

fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt

au monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a

vu une fois cette lumière d’or et d’azur en emporte au

fond de sa brume une incurable nostalgie.

La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son

linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous

un jour aveuglant. Le Vésuve découpait dans le fond

son cône sillonné de stries de laves bleues, roses,

violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard,

presque imperceptible dans la lumière, encapuchonnait

la crête écimée de la montagne ; au premier abord, on

eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par

les temps les plus sereins, estompent le front des pics



64

élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces

filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme

des trous d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur

légère. Le volcan, d’humeur débonnaire ce jour-là,

fumait tout tranquillement sa pipe, et sans l’exemple de

Pompéi ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas cru

d’un caractère plus féroce que Montmartre ; de l’autre

côté, de belles collines aux lignes ondulées et

voluptueuses comme des hanches de femme, arrêtaient

l’horizon ; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les

birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville,

tirait sa placide barre d’azur.

L’aspect de Pompéi est des plus surprenants ; ce

brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même

les natures les plus prosaïques et les moins

compréhensives, deux pas vous mènent de la vie

antique à la vie moderne, et du christianisme au

paganisme ; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues

où les formes d’une existence évanouie sont conservées

intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y

fussent par les livres et les dessins, une impression aussi

étrange que profonde. Octavien surtout semblait frappé

de stupeur et suivait machinalement le guide d’un pas

de somnambule, sans écouter la nomenclature

monotone et apprise par coeur que ce faquin débitait

comme une leçon.





65

Il regardait d’un oeil effaré ces ornières de char

creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui

paraissent dater d’hier tant l’empreinte en est fraîche ;

ces inscriptions tracées en lettres rouges, d’un pinceau

cursif, sur les parois des murailles : affiches de

spectacle, demandes de location, formules votives,

enseignes, annonces de toutes sortes, curieuses comme

le serait dans deux mille ans, pour les peuples inconnus

de l’avenir, un pan de mur de Paris retrouvé avec ses

affiches et ses placards, ces maisons aux toits effondrés

laissant pénétrer d’un coup d’oeil tous ces mystères

d’intérieur, tous ces détails domestiques que négligent

les historiens et dont les civilisations emportent le

secret avec elles ; ces fontaines à peine taries, ce forum

surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe, et

dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes

sculptées, attendent dans leur pureté d’arête qu’on les

mette en place ; ces temples voués à des dieux passés à

l’état mythologique et qui alors n’avaient pas un athée ;

ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces

cabarets où se voit encore sur le marbre la tache

circulaire laissée par la tasse des buveurs ; cette caserne

aux colonnes peintes d’ocre et de minium que les

soldats ont égratignée de caricatures de combattants, et

ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés,

qui pourraient reprendre leurs représentations, si la

troupe qui les desservait, réduite à l’état d’argile, n’était



66

pas occupée, peut-être, à lutter le bondon d’un tonneau

de bière ou à boucher une fente de mur, comme la

poussière d’Alexandre et de César, selon la

mélancolique réflexion d’Hamlet.

Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique

tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu’en haut

des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les

morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand

effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la

queue et en se tapissant dans les fentes des assises

ruinées ; et quoique les vases d’airain ou de terre,

destinés à répercurer les sons, n’existassent plus, sa

voix n’en résonnait pas moins pleine et vibrante.

Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures

qui recouvrent les portions de Pompéi encore

ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à l’autre extrémité de

la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines

plongent dans les toits des édifices enterrés, en

disjoignent les tuiles, en fendent les plafonds, en

disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où

de vulgaires légumes fructifient sur des merveilles

d’art, matérielles images de l’oubli que le temps déploie

sur les plus belles choses.

L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu

celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils

connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi



67

familièrement que celle des places de taureaux en

Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la

solidité de la construction et la beauté des matériaux.

Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un

chemin de traverse la rue de la Fortune, écoutant d’une

oreille distraite le cicerone, qui en passant devant

chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné

lors de sa découverte, d’après quelque particularité

caractéristique : – la maison du Taureau de bronze, la

maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de

la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la

Fortune à l’angle de la rue Consulaire, l’académie de

Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du

Chirurgien, la Douane, l’habitation des Vestales,

l’auberge d’Albinus, les Thermopoles, et ainsi de suite

jusqu’à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.

Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont

les ornements ont disparu, offre dans son arcade

intérieure deux profondes rainures destinées à laisser

glisser une herse, comme un donjon du Moyen Age à

qui l’on aurait cru ce genre de défense particulier.

« Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompéi,

la ville gréco-latine, d’une fermeture aussi

romantiquement gothique ? Vous figurez-vous un

chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette

porte pour se faire lever la herse, comme un page du



68

XVe siècle ?

– Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio,

et cet aphorisme lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a

été formulé par Salomon.

– Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune !

continua Octavien en souriant avec une ironie

mélancolique.

– Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette

petite conversation s’était arrêté devant une inscription

tracée à la rubrique sur la muraille extérieure, veux-tu

voir des combats de gladiateurs ? – Voici les affiches :

– Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril, – les

mâts sont dressés, – vingt paires de gladiateurs lutteront

aux nones, – et si tu crains pour la fraîcheur de ton teint,

rassure-toi, on tendra les voiles ; – à moins que tu ne

préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne heure,

ceux-ci se couperont la gorge le matin – matutini erunt ;

on n’est pas plus complaisant. »

En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette

voie bordée de sépulcres qui, dans nos sentiments

modernes, serait une lugubre avenue pour une ville,

mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes

pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un

cadavre horrible, ne contenaient qu’une pincée de

cendres, idée abstraite de la mort. L’art embellissait ces

dernières demeures, et, comme dit Goethe, le païen



69

décorait des images de la vie les sarcophages et les

urnes.

C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio

visitaient, avec une curiosité allègre et une joyeuse

plénitude d’existence qu’ils n’auraient pas eues dans un

cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement

dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin,

semblent se rattacher encore à la vie et n’inspirent

aucune de ces froides répulsions, aucune de ces terreurs

fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres.

Ils s’arrêtèrent devant le tombeau de Mammia, la

prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un

cyprès ou un peuplier ; ils s’assirent dans l’hémicycle

du triclinium des repas funéraires, riant comme des

héritiers ; ils lurent avec force lazzi les épitaphes de

Nevoleja, de Labeon et de la famille Arria, suivis

d’Octavien, qui semblait plus touché que ses

insouciants compagnons du sort de ces trépassés de

deux mille ans.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une

des habitations les plus considérables de Pompéi. On y

monte par des degrés de briques, et lorsqu’on a dépassé

la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on

se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le

centre des maisons espagnoles et moresques et que les

anciens appelaient impluvium ou cavaedium ; quatorze





70

colonnes de briques recouvertes de stuc forment, des

quatre côtés, un portique ou péristyle couvert,

semblable au cloître des couvents, et sous lequel on

pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette

cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc,

d’un effet doux et tendre à l’oeil. Dans le milieu, un

bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore,

recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du

portique. – Cela produit un singulier effet d’entrer ainsi

dans la vie antique et de fouler avec des bottes vernies

des marbres usés par les sandales et les cothurnes des

contemporains d’Auguste et de Tibère.

Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon

d’été, ouvert du côté de la mer pour en aspirer les

fraîches brises. C’était là qu’on recevait et qu’on faisait

la sieste pendant les heures brûlantes, quand soufflait ce

grand zéphyr africain chargé de langueurs et d’orages.

Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour

qui donne de la lumière aux appartements et où les

visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur

les appelât ; il les conduisit ensuite sur la terrasse de

marbre blanc d’où la vue s’étend sur les jardins verts et

sur la mer bleue ; puis il leur fit voir le nymphaeum ou

salle de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses

colonnes de stuc, son pavé de mosaïque et sa cuve de

marbre qui reçut tant de corps charmants évanouis

comme des ombres ; – le cubiculum, où flottèrent tant



71

de rêves venus de la porte d’ivoire, et dont les alcôves

pratiquées dans le mur étaient fermées par un

conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent

encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation, la

chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la

bibliothèque, le musée des tableaux, le gynécée ou

appartement des femmes, composé de petites chambres

en partie ruinées, dont les parois conservent des traces

de peintures et d’arabesques comme des joues dont on a

mal essuyé le fard.

Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage

inférieur, car le sol est beaucoup plus bas du côté du

jardin que du côté de la voie des Tombeaux, ils

traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont

l’une est creusée de niches architecturales, comme on

en voit au vestibule de la salle des Ambassadeurs à

l’Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave

ou de cellier dont la destination était clairement

indiquée par huit amphores d’argile dressées contre le

mur et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de

Falerne et de Massique comme des odes d’Horace.

Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail

obstrué d’orties, dont il changeait les feuilles traversées

de lumières en émeraudes et en topazes, et ce gai détail

naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.

« C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante,



72

dont le ton s’accordait à peine avec le sens des paroles,

que l’on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la

dame dont l’empreinte se voit au musée de Naples. Elle

avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine

tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont

gardé sa forme. »

Les phrases banales du guide causèrent une vive

émotion à Octavien. Il se fit montrer l’endroit exact où

ces restes précieux avaient été découverts, et s’il n’eût

été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré

à quelque lyrisme extravagant ; sa poitrine se gonflait,

ses yeux se trempaient de furtives moiteurs : cette

catastrophe, effacée par vingt siècles d’oubli, le

touchait comme un malheur tout récent ; la mort d’une

maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et

une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant

que Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où

cette femme, pour laquelle il se sentait pris d’un amour

rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du

volcan.

« Assez d’archéologie comme cela ! s’écria Fabio ;

nous ne voulons pas écrire une dissertation sur une

cruche ou une tuile du temps de Jules César pour

devenir membre d’une académie de province, ces

souvenirs classiques me creusent l’estomac. Allons

dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette





73

osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que

des beefsteaks fossiles et des oeufs frais pondus avant

la mort de Pline.

– Je ne dirai pas comme Boileau :

Un sot, quelquefois, ouvre un avis important,

fit Max en riant, ce serait malhonnête ; mais cette idée a

du bon. Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans

un triclinium quelconque, couchés à l’antique, servis

par des esclaves, en manière de Lucullus ou de

Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup

d’huîtres du lac Lucrin ; les turbots et les rougets de

l’Adriatique sont absents ; le sanglier d’Apulie manque

sur le marché ; les pains et les gâteaux au miel figurent

au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de

leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré

de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut

encore mieux que le néant. Qu’en pense le cher

Octavien ? »

Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à

Pompéi le jour de l’éruption du Vésuve pour sauver la

dame aux anneaux d’or et mériter ainsi son amour,

n’avait pas entendu une phrase de cette conversation

gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par

Max le frappèrent seuls, et comme il n’avait pas envie

d’entamer une discussion, il fit, à tout hasard, un signe





74

d’assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant

les remparts, le chemin de l’hôtellerie.

L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert

qui sert de vestibule à l’osteria, et dont les murailles,

crépies à la chaux, étaient décorées de quelques croûtes

qualifiées par l’hôte : Salvator Rosa, Espagnolet,

cavalier Massimo, et autres noms célèbres de l’école

napolitaine, qu’il se crut obligé d’exalter.

« Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre

éloquence en pure perte. Nous ne sommes pas des

Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles

toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette

belle brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans

l’escalier.

Le palforio, comprenant que ses hôtes

n’appartenaient pas au genre mystifiable des philistins

et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie pour

glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des

meilleurs crus : château-margaux, grand-laffite retour

des Indes, sillery de Moët, Hochmeyer, Scarlatwine,

Porto et porter, ale et gingerbeer, Lacryma-Christi blanc

et rouge, capri et falerne.

« Quoi ! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le

mets à la fin de ta nomenclature ; tu nous fais subir une

litanie oenologique insupportable, dit Max en sautant à

la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de fureur



75

comique ; mais tu n’as donc pas le sentiment de la

couleur locale ? tu es donc indigne de vivre dans ce

voisinage antique ? Est-il bon au moins, ton falerne ? a-

t-il été mis en amphore sous le consul Plancus ? –

consule Planco.

– Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin

n’est pas mis en amphore, mais il est vieux et coûte 10

carlins la bouteille », répondit l’hôte.

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine

et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi

de Londres ; la terre avait des tons d’azur et le ciel des

reflets d’argent d’une douceur inimaginable ; l’air était

si tranquille que la flamme des bougies posées sur la

table n’oscillait même pas.

Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la

table et se tint debout, fixant ses yeux sur les trois

convives, dans une attitude de bas-relief, et soufflant

dans son instrument aux sons doux et mélodieux,

quelqu’une de ces cantilènes populaires en mode

mineur dont le charme est pénétrant.

Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du

flûteur qui précédait Duilius.

« Notre repas s’arrange d’une façon assez antique, il

ne nous manque que des danseuses gaditanes et des

couronnes de lierre, dit Fabio en se versant une large





76

rasade de vin de Falerne.

– Je me sens en veine de faire des citations latines

comme un feuilleton des Débats ; il me revient des

strophes d’ode, ajouta Max.

– Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio,

justement alarmés ; rien n’est indigeste comme le latin

à table. »

La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la

bouche, le coude sur la table, regardent un certain

nombre de flacons vidés, surtout lorsque le vin est

capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun

exposa son système, dont voici à peu près le résumé.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la

jeunesse. Voluptueux et positif, il ne se payait pas

d’illusions et n’avait en amour aucun préjugé. Une

paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu

qu’elle fût belle ; le corps le touchait plus que la robe ;

il riait beaucoup de certains de ses amis amoureux de

quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu’il

serait plus logique d’être épris d’un étalage de

marchand de nouveautés. Ces opinions, fort

raisonnables au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient

passer pour un homme excentrique.

Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les

entreprises difficiles, que les intrigues compliquées ; il





77

cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire,

et conduisait l’amour comme une partie d’échecs, avec

des coups médités longtemps, des effets suspendus, des

surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un

salon, la femme qui paraissait avoir le moins de

sympathie à son endroit, était celle qu’il choisissait

pour but de ses attaques ; la faire passer de l’aversion à

l’amour par des transitions habiles, était pour lui un

plaisir délicieux ; s’imposer aux âmes qui le

repoussaient, mater les volontés rebelles à son

ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes.

Comme certains chasseurs qui courent les champs, les

bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec

des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute,

pour un maigre gibier que les trois quarts du temps ils

dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne s’en

souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt.

Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le

séduisait guère, non qu’il fît des rêves de collégien tout

pétris de lis et de roses comme un madrigal de

Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop

de détails prosaïques et rebutants ; trop de pères

radoteurs et décorés ; de mères coquettes, portant des

fleurs naturelles dans de faux cheveux ; de cousins

rougeauds et méditant des déclarations ; de tantes

ridicules, amoureuses de petits chiens. Une gravure à

l’aqua-tinte, d’après Horace Vernet ou Delaroche,



78

accrochée dans la chambre d’une femme, suffisait pour

arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique

encore qu’amoureux, il demandait une terrasse de

l’Isola-Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de

lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût voulu enlever

son amour du milieu de la vie commune et en

transporter la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il

épris tour à tour d’une passion impossible et folle pour

tous les grands types féminins conservés par l’art ou

l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il

aurait voulu que les ondulations des siècles

apportassent jusqu’à lui une de ces sublimes

personnifications des désirs et des rêves humains, dont

la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste

toujours dans l’espace et le temps. Il s’était composé un

sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane

de Poitiers, Jeanne d’Aragon. Quelquefois aussi il

aimait des statues, et un jour, en passant au Musée

devant la Vénus de Milo, il s’était écrié : « Oh ! qui te

rendra les bras pour m’écraser contre ton sein de

marbre ! » À Rome, la vue d’une épaisse chevelure

nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait jeté dans

un bizarre délire ; il avait essayé, au moyen de deux ou

trois de ces cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix

d’or, et remis à une somnambule d’une grande

puissance, d’évoquer l’ombre et la forme de cette

morte ; mais le fluide conducteur s’était évaporé après



79

tant d’années, et l’apparition n’avait pu sortir de la nuit

éternelle.

Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des

Studj, l’empreinte recueillie dans la cave de la villa

d’Arrius Diomèdes excitait chez Octavien des élans

insensés vers un idéal rétrospectif ; il tentait de sortir du

temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de

Titus.

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et, la

tête un peu alourdie par les classiques fumées du

falerne, ne tardèrent pas à s’endormir. Octavien, qui

avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne

voulant pas troubler par une ivresse grossière l’ivresse

poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à

l’agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait

pas, et sortit de l’osteria à pas lents pour rafraîchir son

front et calmer sa pensée à l’air de la nuit.

Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent

à l’entrée par laquelle on pénètre dans la ville morte, il

déplaça la barre de bois qui la ferme et s’engagea au

hasard dans les décombres.

La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons

pâles, divisant les rues en deux tranches de lumière

argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, avec ses

teintes ménagées, dissimulait la dégradation des

édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue



80

du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées

de lézardes, les toits effrondrés par l’éruption ; les

parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et

un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans

l’esquisse d’un tableau, indiquait tout un ensemble

écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient

avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation

d’une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de

vagues formes humaines dans l’ombre ; mais elles

s’évanouissaient dès qu’elles atteignaient la portion

éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur

indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur

les attribua d’abord à quelque papillonnement de ses

yeux, à quelque bourdonnement de ses oreilles, – ce

pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de la brise

marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou

d’une couleuvre, car tout vit dans la nature, même la

mort, tout bruit, même le silence. Cependant il

éprouvait une espèce d’angoisse involontaire, un léger

frisson, qui pouvait être causé par l’air froid de la nuit,

et faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la

tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l’heure

dans la ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la

même idée que lui, et le cherchaient-ils à travers ces

ruines ? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de

pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et



81

disparus à l’angle d’un carrefour ? Cette explication

toute naturelle, Octavien comprenait à son trouble

qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il

faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La

solitude et l’ombre s’étaient peuplées d’êtres invisibles

qu’il dérangeait ; il tombait au milieu d’un mystère, et

l’on semblait attendre qu’il fût parti pour commencer.

Telles étaient les idées extravagantes qui lui

traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de

vraisemblance de l’heure, du lieu et de mille détails

alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de

nuit dans quelque vaste ruine.

En passant devant une maison qu’il avait remarquée

pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein,

il vit, dans un état d’intégrité parfaite, un portique dont

il avait cherché à rétablir l’ordonnance : quatre

colonnes d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur,

et le fût enveloppé comme d’une draperie pourpre

d’une teinte de minium, soutenaient une cimaise

coloriée d’ornements polychromes, que le décorateur

semblait avoir achevée hier ; sur la paroi latérale de la

porte un molosse de Laconie, exécuté à l’encaustique et

accompagné de l’inscription sacramentelle : Cave

canem, aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur

peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot Ave, en lettres

osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes

amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de



82

rubrique, n’avaient pas une crevasse. La maison s’était

exhaussée d’un étage, et le toit de tuiles dentelé d’un

acrotère de bronze, projetait son profil intact sur le bleu

léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.

Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au

soir par un architecte inconnu, tourmentait beaucoup

Octavien, sûr d’avoir vu cette maison le jour même

dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux

reconstructeur avait travaillé bien vite, car les

habitations voisines avaient le même aspect récent et

neuf ; tous les piliers étaient coiffés de leurs

chapiteaux ; pas une pierre, pas une brique, pas une

pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne

manquaient aux parois luisantes des façades, et par

l’interstice des péristyles on entrevoyait, autour du

bassin de marbre de cavaedium, des lauriers roses et

blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens

s’étaient trompés ; l’éruption n’avait pas eu lieu, ou

bien l’aiguille du temps avait reculé de vingt heures

séculaires sur le cadran de l’éternité.

Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il

dormait tout debout et marchait dans un rêve. Il

s’interrogea sérieusement pour savoir si la folie ne

faisait pas danser devant lui ses hallucinations ; mais il

fut obligé de reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans



83

l’atmosphère ; de vagues teintes roses se mêlaient, par

dégradations violettes, aux lueurs azurées de la lune ; le

ciel s’éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour

allait paraître. Octavien tira sa montre ; elle marquait

minuit. Craignant qu’elle ne fût arrêtée, il poussa le

ressort de la répétition ; la sonnerie tinta douze fois ; il

était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours

augmentant, la lune se fondait dans l’azur de plus en

plus lumineux ; le soleil se levait.

Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se

brouillaient, put se convaincre qu’il se promenait non

dans une Pompéi morte, froid cadavre de ville qu’on a

tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompéi

vivante, jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé

les torrents de boue brûlante du Vésuve.

Un prodige inconcevable le reportait, lui Français du

XIXe siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en

réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une

ville détruite avec ses habitants disparus ; car un

homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison

voisine.

Cet homme portait les cheveux courts et la barbe

rasée, une tunique de couleur brune et un manteau

grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de manière à

ne pas gêner sa marche ; il allait d’un pas rapide,

presque cursif, et passa à côté d’Octavien sans le voir.



84

Un panier de sparterie pendait à son bras, et il se

dirigeait vers le Forum Nundinarium ; – c’était un

esclave, un Davus quelconque allant au marché ; il n’y

avait pas à s’y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char

antique, traîné par des boeufs blancs et chargé de

légumes, s’engagea dans la rue. À côté de l’attelage

marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par le

soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une

espèce de chemise de toile bouffant à la ceinture ; un

chapeau de paille conique, rejeté derrière le dos et

retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête

d’un type inconnu aujourd’hui, son front bas traversé de

dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez

droit, ses yeux tranquilles comme ceux de ses boeufs, et

son cou d’Hercule campagnard. Il touchait gravement

ses bêtes de l’aiguillon, avec une pose de statue à faire

tomber Ingres en extase.

Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il

continua sa route ; une fois il retourna la tête, ne

trouvant pas sans doute d’explication à l’aspect de ce

personnage étrange pour lui, mais laissant, dans sa

placide stupidité rustique, le mot de l’énigme à de plus

habiles.

Des paysans campaniens parurent aussi, poussant

devant eux des ânes chargés d’outres de vin, et faisant



85

tinter des sonnettes d’airain ; leur physionomie différait

de celle des paysans d’aujourd’hui comme une médaille

diffère d’un sou.

La ville se peuplait graduellement comme un de ces

tableaux de diorama, d’abord déserts, et qu’un

changement d’éclairage anime de personnages

invisibles jusque-là.

Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient

changé de nature. Tout à l’heure, dans l’ombre

trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont

les plus braves ne se défendent pas, au milieu de

circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison

ne peut expliquer. Sa vague terreur s’était changée en

stupéfaction profonde ; il ne pouvait douter, à la netteté

de leurs perceptions, du témoignage de ses sens, et

cependant ce qu’il voyait était parfaitement incroyable.

– Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation

de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le

jouet d’une hallucination. – Ce n’étaient pas des

fantômes qui défiliaient sous ses yeux, car la vive

lumière du soleil les illuminait avec une réalité

irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se

projetaient sur les trottoirs et les murailles. – Ne

comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au

fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne

résista plus à son aventure, il se laissa faire à toutes ces





86

merveilles, sans prétendre s’en rendre compte ; il se dit

que puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui

était donné de vivre quelques heures dans un siècle

disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la

solution d’un problème incompréhensible, et il continua

bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce

spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle

époque de la vie de Pompéi était-il transporté ? Une

inscription d’édilité, gravée sur une muraille, lui apprit,

par le nom des personnages publics, qu’on était au

commencement du règne de Titus, – soit en l’an 79 de

notre ère. – Une idée subite traversa l’âme d’Octavien ;

la femme dont il avait admiré l’empreinte au musée de

Naples devait être vivante, puisque l’éruption du

Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août

de cette même année ; il pouvait donc la retrouver, la

voir, lui parler... Le désir fou qu’il avait ressenti à

l’aspect de cette cendre moulée sur des contours divins

allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être

impossible à un amour qui avait eu la force de faire

reculer le temps, et passer deux fois la même heure

dans le sablier de l’éternité.

Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de

belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant

du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur

leur tête ; des patriciens en toges blanches bordées de

bandes de pourpre, suivis de leur cortège de clients, se



87

dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient

autour des boutiques, toutes désignées par des

enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur

petitesse et leur forme les boutiques moresques

d’Alger ; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un

glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription

hic habitat felicitas, témoignaient de précautions

superstitieuses contre le mauvais oeil ; Octavien

remarqua même une boutique d’amulettes dont

l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail

bifurquées, et de petits Priapes en or, comme on en

trouve encore à Naples aujourd’hui, pour se préserver

de la jettature, et il se dit qu’une superstition durait plus

qu’une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de

Pompéi, et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de

cette invention, Octavien se trouva face à face avec un

beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une

tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de

fine laine blanche, souple comme du cachemire. La vue

d’Octavien, coiffé de l’affreux chapeau moderne,

sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes

emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des

bottes luisantes, parut surprendre le jeune Pompéien,

comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un

Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers de

griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant,



88

comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata

pas de rire au nez d’Octavien, et prenant en pitié ce

pauvre barbare égaré dans cette ville gréco-romaine, il

lui dit d’une voix accentuée et douce :

« Advena, salve. »

Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompéi,

sous le règne du divin empereur Titus, très puissant et

très auguste, s’exprimât en latin, et pourtant Octavien

tressaillit en entendant cette langue morte dans une

bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir été

fort en thème, et remporté des prix au concours général.

Le latin enseigné par l’Université lui servit en cette

occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de

classe, il répondit au salut du Pompéien en style de De

viris illustribus et de Selectae e profanis d’une façon

suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien

qui fit sourire le jeune homme.

« Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le

Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j’ai fait mes

études à Athènes.

– Je sais encore moins de grec que de latin, répondit

Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de

Lutèce.

– Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans

les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange





89

costume portes-tu ? Les Gaulois que j’ai vus à Rome

n’étaient pas habillés ainsi. »

Octavien entreprit de faire comprendre au jeune

Pompéien que vingt siècles s’étaient écoulés depuis la

conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode

avait pu changer ; mais il y perdit son latin, et à vrai

dire ce n’était pas grand-chose.

« Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est

la tienne, dit le jeune homme ; à moins que tu ne

préfères la liberté de la taverne : on est bien à l’auberge

d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus

Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près

de la deuxième tour ; mais si tu veux, je te servirai de

guide dans cette ville inconnue pour toi ; – tu me plais,

jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma

crédulité en prétendant que l’empereui Titus, qui règne

aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le

Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix,

ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître

dans le ciel désert, d’où les grands dieux sont tombés. –

Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une

inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives à

propos, l’on donne la Casina de Plaute, récemment

remise au théâtre ; c’est une curieuse et bouffonne

comédie qui t’amusera, n’en comprendrais-tu que la

pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure ; je te ferai





90

placer au banc des hôtes et des étrangers. »

Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit

théâtre comique que les trois amis avaient visité dans la

journée.

Le Français et le citoyen de Pompéi prirent les rues

de la Fontaine d’Abondance, des Théâtres, longèrent le

collège et le temple d’Isis, l’atelier du statuaire, et

entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique par un

vomitoire latéral. Grâce à la recommandation

d’Holconius, Octavien fut placé près du proscenium, un

endroit qui répondrait à nos baignoires d’avant-scène.

Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une

curiosité bienveillante et un léger susurrement courut

dans l’amphithéâtre.

La pièce n’était pas encore commencée ; Octavien

en profita pour regarder la salle. Les gradins demi

circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique

patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient en

s’élargissant d’un espace vide correspondant à notre

parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d’une

mosaïque de marbres grecs ; un gradin plus large

formait, de distance en distance, une zone distinctive, et

quatre escaliers correspondant aux vomitoires et

montant de la base au sommet de l’amphithéâtre, le

divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas.

Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en



91

petites lames d’ivoire où étaient désignés, par leurs

numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le

titre de la pièce représentée et le nom de son auteur,

arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les

nobles, les hommes mariés, les jeunes gens, les soldats,

dont on voyait luire les casques de bronze, occupaient

des rangs séparés. – C’était un spectacle admirable que

ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien

drapés, s’étalant sur les premiers gradins et contrastant

avec les parures variées des femmes, placées au-dessus,

et les capes grises des gens du peuple, relégués aux

bancs supérieurs, près des colonnes qui supportent le

toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs interstices, un

ciel d’un bleu intense comme le champ d’azur d’une

panathénée ; – une fine pluie d’eau, aromatisée de

safran, tombait des frises en gouttelettes imperceptibles,

et parfumait l’air qu’elle rafraîchissait. Octavien pensa

aux émanations fétides qui vicient l’atmosphère de nos

théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer

comme des lieux de torture, et il trouva que la

civilisation n’avait pas beaucoup marché.

Le rideau, soutenu par une poutre transversale,

s’abîma dans les profondeurs de l’orchestre, les

musiciens s’installèrent dans leur tribune, et le Prologue

parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d’un masque

difforme, adapté comme un casque.





92

Le Prologue, après avoir salué l’assistance et

demandé les applaudissements, commença une

argumentation bouffonne. « Les vieilles pièces, disait-

il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, et la

Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être

aux jeunes gens ; tous pouvaient y prendre plaisir : les

uns parce qu’ils la connaissaient, les autres parce qu’ils

ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste,

remise avec soin, et il fallait l’écouter l’âme libre de

tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses créanciers,

car on n’arrête pas au théâtre ; c’était un jour heureux, il

faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum. » Puis

il fit une analyse de la comédie que les acteurs allaient

représenter, avec un détail qui prouve que la surprise

entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens

prenaient au théâtre ; il raconta comment le vieillard

Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la

marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu’il

remplacera dans la nuit des noces ; et comment

Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la

luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à l’écuyer

Chalinus, dans l’idée de favoriser les amours de son

fils ; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un

jeune esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre

et de naissance ingénue, épouse le jeune maître, qu’elle

aime et dont elle est aimée.

Le jeune Français regardait distraitement les acteurs,



93

avec leurs masques aux bouches de bronze, s’évertuer

sur la scène ; les esclaves couraient çà et là pour

simuler l’empressement ; le vieillard hochait la tête et

tendait ses mains tremblantes ; la matrone, le verbe

haut, l’air revêche et dédaigneux, se carrait dans son

importance et querellait son mari, au grand amusement

de la salle. – Tous ces personnages entraient et sortaient

par trois portes pratiquées dans le mur du fond et

communiquant au foyer des acteurs. – La maison de

Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son vieil

ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations, quoique

très bien peintes, étaient plutôt représentatives de l’idée

d’un lieu que du lieu lui-même, comme les coulisses

vagues du théâtre classique.

Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse

Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de

rire, comme celui qu’Homère attribue aux dieux,

circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des

tonnerres d’applaudissements firent vibrer les échos de

l’enceinte ; mais Octavien n’écoutait plus et ne

regardait plus.

Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir

une créature d’une beauté merveilleuse. À dater de ce

moment, les charmants visages qui avaient attiré son

oeil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phoebé ;

tout s’évanouit, tout disparut comme dans un songe ; un





94

brouillard estompa les gradins fourmillants de monde,

et la voix criarde des acteurs semblait se perdre dans un

éloignement infini.

Il avait reçu au coeur comme une commotion

électrique, et il lui semblait qu’il jaillissait des

étincelles de sa poitrine lorsque le regard de cette

femme se tournait vers lui.

Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et

crêpelés, noirs comme ceux de la nuit, se relevaient

légèrement vers les tempes à la mode grecque, et dans

son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et

doux, chargés d’une indéfinissable expression de

tristesse voluptueuse et d’ennui passionné ; sa bouche,

dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par

l’ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la

blancheur tranquille du masque ; son col présentait ces

belles lignes pures qu’on ne retrouve à présent que dans

les statues. Ses bras étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la

pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique

d’un rose mauve, partaient deux plis qu’on aurait pu

croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une

coupe si pure, troubla magnétiquement Octavien ; il lui

sembla que ces rondeurs s’adaptaient parfaitement à

l’empreinte en creux du musée de Naples, qui l’avait

jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au



95

fond du coeur que cette femme était bien la femme

étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d’Arrius

Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante,

assistant à la représentation de la Casina de Plaute ? Il

ne chercha pas à se l’expliquer ; d’ailleurs, comment

était-il là lui-même ? Il accepta sa présence comme

dans le rêve on admet l’intervention de personnes

mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec

les apparences de la vie ; d’ailleurs son émotion ne lui

permettait aucun raisonnement. Pour lui, la roue du

temps était sortie de son ornière et son désir vainqueur

choisissait sa place parmi les siècles écoulés ! Il se

trouvait face à face avec sa chimère, une des plus

insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se

remplissait d’un seul coup.

En regardant cette tête si calme et si passionnée, si

froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit

qu’il avait devant lui son premier et son dernier amour,

sa coupe d’ivresse suprême ; il sentit s’évanouir comme

des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes

qu’il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de

toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé

sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en

ayant l’air de s’occuper de la scène, le regard velouté de

ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd et





96

brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se

pencha vers l’oreille d’une fille assise à son côté.

La représentation s’acheva ; la foule s’écoula par les

vomitoires. Octavien, dédaignant les bons offices de

son guide Holconius, s’élança par la première sortie qui

s’offrit à ses pas. À peine eut-il atteint la porte, qu’une

main se posa sur son bras, et qu’une voix féminine lui

dit d’un ton bas, mais de manière à ce qu’il ne perdît

pas un mot :

« Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs

d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes. Ma

maîtresse vous aime, suivez-moi. »

Arria Marcella venait de monter dans sa litière

portée par quatre forts esclaves syriens nus jusqu’à la

ceinture, et faisant miroiter au soleil leurs torses de

bronze. Le rideau de la litière s’entrouvrit, et une main

pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien,

comme pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli

de pourpre retomba, et la litière s’éloigna au pas

cadencé des esclaves.

Tyché fit passer Octavien par des chemins

détournés, coupant les rues en posant légèrement le

pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et

entre lesquelles roulent les roues des chars, et se

dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne

la familiarité d’une ville. Octavien remarqua qu’il



97

franchissait des quartiers de Pompéi que les fouilles

n’ont pas découverts ; et qui lui étaient en conséquence

complètement inconnus. Cette circonstance étrange

parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé à ne

s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie

archaïque, qui eût fait devenir un antiquaire fou de

bonheur, il ne voyait plus que l’oeil noir et profond

d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des

siècles, et que la destruction même a voulu conserver.

Ils arrivèrent à une porte dérobée qui s’ouvrit et se

ferma aussitôt, et Octavien se trouva dans une cour

entourée de colonnes de marbre grec d’ordre ionique

peintes, jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune vif,

et le chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus ; une

guirlande d’aristoloche suspendait ses larges feuilles

vertes en forme de coeur aux saillies de l’architecture

comme une arabesque naturelle, et près d’un bassin

encadré de plantes, un flamant rose se tenait debout sur

une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales.

Des panneaux de fresque représentant des

architectures capricieuses ou des paysages de fantaisie

décoraient les murailles. Octavien vit tous ces détails

d’un coup d’oeil rapide, car Tyché le remit aux mains

des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience

toutes les recherches des thermes antiques. Après avoir

passé par les différents degrés de chaleur vaporisée,





98

supporté le racloir du strigillaire, senti ruisseler sur lui

les cosmétiques et les huiles parfumées, il fut revêtu

d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre porte

Tyché, qui lui prit la main et le conduisit dans une autre

salle extrêmement ornée.

Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de

dessin, un éclat de coloris et une liberté de touche qui

sentaient le grand maître et non plus le simple

décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et

l’Amour ; une frise composée de cerfs, de lièvres et

d’oiseaux se jouant parmi les feuillages régnaient au-

dessus d’un revêtement de marbre cipolin ; la mosaïque

du pavé travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de

Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec

un art qui faisait illusion.

Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux

places, était accoudée Arria Marcella dans une pose

voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée

de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures,

brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau

pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre,

s’allongeait au bout d’une légère couverture de byssus

jetée sur elle.

Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance

et portant des perles sur chaque plateau tremblaient

dans la lumière au long de ses joues pâles ; un collier de



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boules d’or, soutenant des grains allongés en poire,

circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le

pli négligé d’un peplum de couleur paille bordé d’une

grecque noire ; une bandelette noire et or passait et

luisait par place dans ses cheveux d’ébène, car elle avait

changé de costume en revenant du théâtre ; et autour de

son bras, comme l’aspic autour du bras de Cléopâtre, un

serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à

plusieurs reprises et cherchait à se mordre la queue.

Une petite table à pieds de griffons, incrustée de

nacre, d’argent et d’ivoire, était dressée près du lit à

deux places, chargée de différents mets servis dans des

plats d’argent et d’or ou de terre émaillée de peintures

précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché dans

ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent

de se rencontrer ensemble.

Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte ; des

fleurs fraîches jonchaient le sol, et les amphores de vin

étaient plongées dans des urnes pleines de neige.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à

côté d’elle sur le biclinium et de prendre part au repas ;

– le jeune homme, à demi-fou de surprise et d’amour,

prit au hasard quelques bouchées sur les plats que lui

tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux

frisés, à la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais

elle portait souvent à ses lèvres un vase myrrhin aux



100

teintes opalines rempli d’un vin d’une pourpre sombre

comme du sang figé ; à mesure qu’elle buvait, une

imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de

son coeur qui n’avait pas battu depuis tant d’années ;

cependant son bras nu, qu’Octavien effleura en

soulevant sa coupe, était froid comme la peau d’un

serpent ou le marbre d’une tombe.

« Oh ! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler

le morceau de boue durcie qui conserve ma forme, dit

Arria Marcella en tournant son long regard humide vers

Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment vers

moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte

invisible pour les yeux grossiers ; la croyance fait le

dieu, et l’amour fait la femme. On n’est véritablement

morte que quand on n’est plus aimée ; ton désir m’a

rendu la vie, la puissante évocation de ton coeur a

supprimé les distances qui nous séparaient. »

L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune

femme rentrait dans les croyances philosophiques

d’Octavien, croyances que nous ne sommes pas loin de

partager.

En effet, rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle

force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action,

toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans

l’océan universel des choses y produit des cercles qui

vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La



101

figuration matérielle ne disparaît que pour les regards

vulgaires, et les spectres qui n’en détachent peuplent

l’infini. Pâris continue d’enlever Hélène dans une

région inconnue de l’espace. La galère de Cléopâtre

gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un Cydnus idéal.

Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener

à eux des siècles écoulés en apparence, et faire revivre

des personnages morts pour tous. Faust a eu pour

maîtresse la fille de Tyndare, et l’a conduite à son

château gothique, du fond des abîmes mystérieux de

l’Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne

de Titus et de se faire aimer d’Arria Marcella, fille

d’Arrius Diomèdes, couchée en ce moment près de lui

sur un lit antique dans une ville détruite pour tout le

monde.

« À mon dégoût des autres femmes, répondit

Octavien, à la rêverie invincible qui m’entraînait vers

ses types radieux au fond des siècles comme des étoiles

provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais

que hors du temps et de l’espace. C’était toi que

j’attendais, et ce frêle vestige conservé par la curiosité

des hommes m’a par son secret magnétisme mis en

rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une

réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je

serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet

d’un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien,

c’est que tu seras mon premier et mon dernier amour.



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– Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse,

dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l’épaule de

son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée.

Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de

ta tiède haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps

sans amour. » Et contre son coeur Octavien sentait

s’élever et s’abaisser ce beau sein, dont le matin même

il admirait le moule à travers la vitre d’une armoire de

musée ; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à

travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et

noir s’était détachée de la tête d’Arria passionnément

renversée, et ses cheveux se répandaient comme un

fleuve noir sur l’oreiller bleu.

Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit

plus qu’un bruit confus de baisers et de soupirs. Les

cailles familières, insouciantes de cette scène

amoureuse, picoraient, sur le pavé mosaïque, les miettes

du festin en poussant de petits cris.

Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui

fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un

vieillard d’aspect sévère et drapé dans un ample

manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était

séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens,

son visage semblait sillonné par la fatigue des

macérations : une petite croix de bois noir pendait à son

col et ne laissait aucun doute sur sa croyance : il





103

appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples

du Christ.

À son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion,

cacha sa figure sous un pli de son manteau, comme un

oiseau qui met la tête sous son aile en face d’un ennemi

qu’il ne peut éviter, pour s’épargner au moins l’horreur

de le voir ; tandis qu’Octavien, appuyé sur son coude,

regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait

ainsi brusquement dans son bonheur.

« Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de

reproche, le temps de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes

déportements, et faut-il que tes infâmes amours

empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas ? Ne

peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre

n’est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu

mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ?

Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas calmée, et tes

bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de

coeur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres.

– Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au

nom de cette religion morose qui ne fut jamais la

mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient

la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez

pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette

existence que l’amour m’a rendue.

– Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui



104

sont des démons. Laisse aller cet homme enchaîné par

tes impures séductions ; ne l’attire plus hors du cercle

de sa vie que Dieu a mesurée ; retourne dans les limbes

du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou

grecs. Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te

semblerait plus hideuse qu’Empouse et Phorkyas, si tu

la pouvais voir telle qu’elle est. »

Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler ; mais

sa voix resta attachée à son gosier, selon l’expression

virgilienne.

« M’obéiras-tu, Arria ? s’écria impérieusement le

grand vieillard.

– Non, jamais », répondit Arria, les yeux étincelants,

les narines dilatées, les lèvres frémissantes, en

entourant le corps d’Octavien de ses beaux bras de

statue, froids, durs et rigides comme le marbre. Sa

beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait ave un

éclat surnaturel à ce moment suprême, comme pour

laisser à son jeune amant un inéluctable souvenir.

« Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut

employer les grands moyens, et rendre ton néant

palpable et visible à cet enfant fasciné », et il prononça

d’une voix pleine de commandement une formule

d’exorcisme qui fit tomber des joues d’Arria les teintes

pourprées que le vin noir du vase myrrhin y avait fait

monter.



105

En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages

qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis

de la montagne fit entendre les premières volées de la

Salutation angélique.

À ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine

brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer

les bras qui l’entouraient ; les draperies qui la

couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les

contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le

malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de

lui, sur le lit du festin, qu’une pincée de cendres mêlée

de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient

des bracelets et des bijoux d’or, et que des restes

informes, tels qu’on les dut découvrir en déblayant la

maison d’Arrius Diomèdes.

Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la

salle ornée tout à l’heure avec tant d’éclat n’était plus

qu’une ruine démantelée.

Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les

libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en

sursaut, et leur premier soin fut d’appeler leur

compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par

un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient

quelquefois en voyage ; Octavien ne répondit pas, pour

de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de



106

réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent

que le lit n’avait pas été défait.

« Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio,

sans pouvoir gagner sa couchette ; car il n’a pas la tête

forte, ce cher Octavien ; et il sera sorti de bonne heure

pour dissiper les fumées du vin à la fraîcheur matinale.

– Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par

manière de réflexion. Tout ceci me semble assez

étrange. Allons à sa recherche. »

Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent

toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompéi,

entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils

supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à copier

une peinture ou à relever une inscription, et finirent par

le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d’une petite

chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine

à le faire revenir à lui, et quand il eut repris

connaissance, il ne donna pas d’autre explication, sinon

qu’il avait eu la fantaisie de voir Pompéi au clair de la

lune, et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans

doute, n’aurait pas de suite.

La petite bande retourna à Naples par le chemin de

fer, comme elle était venue, et le soir, dans leur loge, à

San Carlo, Max et Fabio regardaient à grand renfort de

jumelles sautiller dans un ballet, sur les traces d’Amalia

Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim de



107

nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d’un

affreux caleçon vert monstre qui les faisait ressembler à

des grenouilles piquées de la tarentule. Octavien, pâle,

les yeux troubles, le maintien accablé, ne paraissait pas

se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après les

merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à

reprendre le sentiment de la vie réelle.

À dater de cette visite à Pompéi, Octavien fut en

proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et

les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt

qu’ils ne la soulageaient ; l’image d’Arria Marcella le

poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa

bonne fortune fantastique n’en détruisait pas le charme.

N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à

Pompéi et se promena, comme la première fois, dans

les ruines, au clair de lune, le coeur palpitant d’un

espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela

pas ; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres ; il

n’entendit que des piaulements d’oiseaux de nuit

effrayés ; il ne rencontra plus son ami Rufus

Holconius ; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette

sur le bras ; Arria Marcella resta obstinément dans la

poussière.

En désespoir de cause, Octavien s’est marié

dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est

folle de lui. Il est parfait pour sa femme ; cependant



108

Ellen, avec cet instinct du coeur que rien ne trompe,

sent que son mari est amoureux d’une autre ; mais de

qui ? C’est ce que l’espionnage le plus actif n’a pu lui

apprendre. Octavien n’entretient pas de danseuse ; dans

le monde, il n’adresse aux femmes que des galanteries

banales ; il a même répondu très froidement aux

avances marquées d’une princesse russe, célèbre par sa

beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant

l’absence de son mari, n’a fourni aucune preuve

d’infidélité aux soupçons d’Ellen. Mais comment

pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella, fille

d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?









109

Le chevalier double









110

Qui rend donc la blonde Edwige si triste ? que fait-

elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude

au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la

statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau ?

Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le

duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais ;

comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du

rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme,

en tombant sans relâche de ses yeux sur son coeur, l’a

percé et traversé à jour.

Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à

Jésus-Christ le doux Sauveur ? doutez-vous de

l’indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi

portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains

diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes

et des Willis ? Vous allez être mère ; c’était votre plus

cher voeu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a

promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à

l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.

Hélas ! hélas ! la pauvre Edwige a le coeur percé des

sept glaives de la douleur ; un terrible secret pèse sur

son âme. Il y a quelques mois, un étranger est venu au

château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les





111

tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes

piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent

frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.

L’étranger était beau comme un ange, mais comme

un ange tombé ; il souriait doucement et regardait

doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous

glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on

éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce

scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui

guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ;

il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.

Cet étranger était un maître chanteur ; son teint

bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux ; il disait

venir du fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité

pour cette nuit-là seulement.

Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore

d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le

vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la

rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne

de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.

Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies

qui troublaient le coeur et donnaient des idées

furieuses ; tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir

vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son

épaule ; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et

semblait applaudir en secouant ses ailes. – Edwige



112

pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune ;

Edwige rougissait, rougissait comme les roses de

l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand

fauteuil, languissante, à demi-morte, enivrée comme si

elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font

mourir.

Enfin le maître chanteur put partir ; un petit sourire

bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour,

Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans

l’angle de la fenêtre.

Edwige est mère ; elle a un bel enfant tout blanc et

tout vermeil. – Le vieux comte Lodbrog a commandé

au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille

pièces d’or à l’orfèvre dans une bourse de peau de

renne pour fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et

tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le

videra pourra dire qu’il est un bon buveur.

L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le

regard noir de l’étranger : sa mère l’a bien vu. Ah !

pauvre Edwige ! pourquoi avez-vous tant regardé

l’étranger avec sa harpe et son corbeau ?...

Le chapelain ondoie l’enfant ; – on lui donne le nom

d’Oluf, un bien beau nom ! – Le mire monte sur la plus

haute tour pour lui tirer l’horoscope.

Le temps était clair et froid : comme une mâchoire





113

de loup cervier aux dents aiguës et blanches, une

découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le

bord de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles

brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des

soleils d’argent.

Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour

et la minute ; il fait de longs calculs en encre rouge sur

un long parchemin tout constellé de signes

cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur

la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses

supputations, son thème de nativité est juste comme un

trébuchet à peser les pierres fines ; cependant il

recommence : il n’a pas fait d’erreur.

Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et

une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme

l’enfer ; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-

il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double ?

Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la

chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main

osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :

« Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux

influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre

précieux fils : l’une bonne, l’autre mauvaise ; c’est

pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est

soumis à un double ascendant ; il sera très heureux ou

très malheureux, je ne sais lequel ; peut-être tous les



114

deux à la fois. »

Le comte Lodbrog répondit au mire : « L’étoile

verte l’emportera. » Mais Edwige craignait dans son

coeur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son

menton dans sa main, son coude sur son genou, et

recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après

avoir allaité son enfant, son unique occupation était de

regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons

drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les

ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.

De temps en temps un corbeau passait devant la

vitre, croassant et secouant cette poussière argentée.

Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se

tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard

de tigre, au charmant sourire de vipère.

Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur

son coeur, sur son coeur percé à jour.

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange : on dirait

qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux

enfants d’un caractère différent ; un jour il est bon

comme un ange, un autre jour il est méchant comme un

diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup

d’ongles le visage de sa gouvernante.

Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa

moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il





115

a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit

drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est

capricieux comme la lune, fantasque comme une

femme ; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif

apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait

succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la

plus absolue ; quoiqu’il soit seul, il paraît converser

avec un interlocuteur invisible ! Quand on lui demande

la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge

le tourmente.

Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de

plus en plus inexplicable ; sa physionomie, quoique

parfaitement belle, est d’une expression embarrassante ;

il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la

race du Nord ; mais sous son front blanc comme la

neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni

maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la

race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières

orangées un oeil aux longs cils noirs, un oeil de jais

illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un

regard velouté, cruel et doucereux comme celui du

maître chanteur de Bohême.

Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les

années ! Edwige repose maintenant sous les arches

ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux

comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son





116

nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas

beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle

statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une

levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce

qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais

le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore

que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a

vingt ans aujourd’hui. Il est très adroit à tous les

exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui ; il refend la

flèche qui vient de se planter en tremblant dans le coeur

du but ; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les

plus sauvages.

Il n’a jamais impunément regardé une femme ou

une jeune fille ; mais aucune de celles qui l’ont aimé

n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère

s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une

femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la

passion, l’autre éprouve de la haine ; tantôt l’étoile

verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous

dit : « Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures

comme les glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ;

joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale ! » Et

l’autre jour il s’écriait : « Ô filles d’Italie, dorées par le

soleil et blondes comme l’orange ! coeurs de flamme

dans des poitrines de bronze ! » Ce qu’il y a de plus





117

triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas ! pauvres désolées, tristes ombres plaintives,

vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est

plus malheureux que vous ; son coeur est un terrain

sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus,

dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de

l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.

Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles

veloutées du verbascum aux profondes découpures,

sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans

la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une

pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses

larmes. Mina, Dora, Thécla ! la terre est-elle bien

lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants ?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer ; il

lui dit de seller son cheval.

« Maître, regardez comme la neige tombe, comme le

vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des

sapins ; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les

loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les

rennes à l’agonie ?

– Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige

comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau ; je

passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu

l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes





118

s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de

mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre

renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse

fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre. »

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre

depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon

cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et

Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur

d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de

la petite tourelle aiguë en forme de poivrière, se penche

sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune

fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de

la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont

il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la

campagne ; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un

seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les

nageoires étendues, comme des pétrifications dans la

pâte du marbre ; les quatre fers du cheval, armés de

crochets, mordent solidement la dure surface ; un

brouillard, produit par sa sueur et sa respiration,

l’enveloppe et le suit ; on dirait qu’il galope dans un

nuage ; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de

chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants,

de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.

Voici le bois de sapins ; pareils à des spectres, ils



119

étendent leurs bras appesantis chargés de nappes

blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes et

les plus flexibles : on dirait une suite d’arceaux

d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les

rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque

arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un

nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la

terreur.

Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins

croisent inextricablement leurs branches lamentables ; à

peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la

chaîne de collines neigeuses qui se détachent en

blanches ondulations sur le ciel noir et terne.

Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui

porterait sans plier Odin le gigantesque ; nul obstacle ne

l’arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les

fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux

que son sabot heurte sous la neige une aigrette

d’étincelles aussitôt éteintes.

« Allons, Mopse, courage ! tu n’as plus à traverser

que la petite plaine et le bois de bouleaux ; une jolie

main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien

chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à

pleine mesure. »

Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux !

toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre,



120

les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur

l’obscurité de l’atmosphère : on dirait une immense

corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte

avec tous ses stalactites ; les ramifications et les fleurs

bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des

dessins plus compliqués et plus variés.

« Seigneur Oluf, que vous avez tardé ! j’avais peur

que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou

que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune

châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de

chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi

êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un

compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul

par la forêt ?

– De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de

mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune châtelaine.

– Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez

toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du

chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède ;

défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je

n’écouterai jamais vos propos d’amour : je ne puis être

la femme de deux hommes à la fois. »

Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement

parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de

Brenda ; il s’en alla fort mécontent et résolu à

combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le



121

rencontrer.

Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le

lendemain la route du château à tourelles en forme de

poivrière : les amoureux ne se rebutent pas aisément.

Tout en cheminant il se disait : « Brenda sans doute

est folle ; et que veut-elle dire avec son chevalier à

l’étoile rouge ? »

La tempête était des plus violentes ; la neige

tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre

du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de

Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir,

tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. À

leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui

battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtèrent subitement : leurs

naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude ; ils

subodorent la présence d’un ennemi. – Ce n’est point

un loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient

qu’une bouchée pour ces braves chiens.

Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au

détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de

grande taille et suivi de deux chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé

exactement de même, avec un surcot historié du même

blason ; seulement il portait sur son casque une plume



122

rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il

fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

« Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit

le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais

est un long voyage ; on m’attend, il faut que j’arrive.

– Par la moustache de mon père, c’est vous qui

reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les

amoureux sont pressés », répondit Oluf en portant la

main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença.

Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en

faisaient jaillir des gerbes d’étincelles pétillantes ;

bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent

ébréchées comme des scies. On eût pris les

combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la

brume de leur respiration haletante, pour deux noirs

forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux,

animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à

belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des

lambeaux de poitrail ; ils s’agitaient avec des

soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de

derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings

fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que

leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus

leurs têtes ; les chiens n’étaient qu’une morsure et

qu’un hurlement.



123

Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles

imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la

neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu

d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes

tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers

étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au

chevalier inconnu ; il souffrait des blessures qu’il faisait

et de celles qu’il recevait : il avait éprouvé un grand

froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et

chercherait le coeur, et pourtant sa cuirasse n’était pas

faussée à l’endroit du coeur : sa seule blessure était un

coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le

vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et

recevoir était une chose indifférente.

Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le

terrible heaume de son adversaire. – Ô terreur ! que vit

le fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même

devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s’était battu

avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile

rouge ; le spectre jeta un grand cri et disparut.

La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le

brave Oluf continua son chemin ; en revenant le soir à

son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui

cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à

l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à



124

laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le coeur d’Oluf,

cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et

bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et

la faire voir à sa fiancée : il n’y avait plus que la verte,

la rouge avait disparu.

En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige

qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf

que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de

réconciliation céleste. – Le vieux Lodbrog en sourit

d’aise sous sa moustache blanche au fond de son

tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien

témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait

réfléchir. – L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car

l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu

l’influence maligne de l’oeil orange, du corbeau noir et

de l’étoile rouge : l’homme a terrassé l’incube.

Cette histoire montre comme un seul moment

d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir

d’influence.

Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les

maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies

enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous

fiez qu’à l’étoile verte ; et vous qui avez le malheur

d’être double, combattez bravement, quand même vous

devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre

épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.



125

Si vous demandez qui nous a apporté cette légende

de Norvège, c’est un cygne ; un bel oiseau au bec jaune,

qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.









126

Deux acteurs pour un rôle









127

I. Un rendez-vous au jardin impérial.



On touchait aux derniers jours de novembre : le

Jardin impérial de Vienne était désert, une bise aiguë

faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran et

grillées par les premiers froids ; les rosiers des

parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient

traîner leurs branchages dans la boue. Cependant la

grande allée, grâce au sable qui la recouvre, était sèche

et praticable. Quoique dévasté par les approches de

l’hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d’un certain

charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort

loin ses arcades rousses, laissant deviner confusément à

son extrémité un horizon de collines déjà noyées dans

les vapeurs bleuâtres et le brouillard du soir ; au-delà, la

vue s’étendait sur le Prater et le Danube ; c’était une

promenade faite à souhait pour un poète.

Un jeune homme arpentait cette allée avec des

signes visibles d’impatience ; son costume, d’une

élégance un peu théâtrale, consistait en une redingote

de velours noir à brandebourgs d’or bordée de fourrure,

un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands

montant jusqu’à mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-



128

sept à vingt-huit ans ; ses traits pâles et réguliers étaient

pleins de finesse, et l’ironie se blottissait dans les plis

de ses yeux et les coins de sa bouche ; à l’Université,

dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore

la casquette à feuilles de chêne des étudiants, il devait

avoir donné beaucoup de fil à retordre aux philistins et

brillé au premier rang des burschen et des renards.

Le très court espace dans lequel il circonscrivait sa

promenade montrait qu’il attendait quelqu’un ou plutôt

quelqu’une, car le Jardin impérial de Vienne, au mois

de novembre, n’est guère propice aux rendez-vous

d’affaires.

En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au

bout de l’allée : une coiffe de soie noire couvrait ses

riches cheveux blonds, dont l’humidité du soir avait

légèrement défrisé les longues boucles ; son teint,

ordinairement d’une blancheur de cire vierge, avait pris

sous les morsures du froid des nuances de roses de

Bengale. Groupée et pelotonnée comme elle était dans

sa mante garnie de martre, elle ressemblait à ravir à la

statuette de La Frileuse ; un barbet noir l’accompagnait,

chaperon commode, sur l’indulgence et la discrétion

duquel on pouvait compter.

– Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en

prenant le bras du jeune homme, qu’il y a plus d’une

heure que je suis habillée et prête à sortir, et ma tante



129

n’en finissait pas avec ses sermons sur les dangers de la

valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les

carpes au bleu. Je suis sortie sous le prétexte d’acheter

des brodequins gris dont je n’ai nul besoin. C’est

pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous ces petits

mensonges dont je me repens et que je recommence

toujours ; aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer

au théâtre ; c’était bien la peine d’étudier si longtemps

la théologie à Heidelberg ! Mes parents vous aimaient

et nous serions mariés aujourd’hui. Au lieu de nous voir

à la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial,

nous serions assis côte à côte près d’un beau poêle de

Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l’avenir de

nos enfants : ne serait-ce pas, Henrich, un sort bien

heureux ?

– Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme

en pressant sous le satin et les fourrures le bras potelé

de la jolie Viennoise ; mais, que veux-tu ! c’est un

ascendant invincible ; le théâtre m’attire ; j’en rêve le

jour, j’y pense la nuit ; je sens le désir de vivre dans la

création des poètes, il me semble que j’ai vingt

existences. Chaque rôle que je joue me fait une vie

nouvelle ; toutes ces passions que j’exprime, je les

éprouve ; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor : quand

on est tout cela, on ne peut que difficilement se résigner

à l’humble condition de pasteur de village.





130

– C’est fort beau ; mais vous savez bien que mes

parents ne voudront jamais d’un comédien pour gendre.

– Non, certes, d’un comédien obscur, pauvre artiste

ambulant, jouet des directeurs et du public ; mais d’un

grand comédien couvert de gloire et

d’applaudissements, plus payé qu’un ministre, si

difficiles qu’ils soient, ils en voudront bien. Quand je

viendrai vous demander dans une belle calèche jaune

dont le verni pourra servir de miroir aux voisins

étonnés, et qu’un grand laquais galonné m’abattra le

marchepied, croyez-vous, Katy, qu’ils me refuseront ?

– Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que

vous en arriverez jamais là ?... Vous avez du talent ;

mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup de

bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont

vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera

passé, et alors voudrez-vous toujours épouser la vieille

Katy, ayant à votre disposition les amours de toutes ces

princesses de théâtre si joyeuses et si parées ?

– Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain

que vous ne croyez ; j’ai un engagement avantageux au

théâtre de la Porte de Carinthie, et le directeur a été si

content de la manière dont je me suis acquitté de mon

dernier rôle, qu’il m’a accordé une gratification de deux

mille thalers.

– Oui, reprit la jeune fille d’un air sérieux, ce rôle de



131

démon dans la pièce nouvelle ; je vous avoue, Henrich,

que je n’aime pas voir un chrétien prendre le masque de

l’ennemi du genre humain et prononcer des paroles

blasphématoires. L’autre jour, j’allai vous voir au

théâtre de Carinthie, et à chaque instant je craignais

qu’un véritable feu d’enfer ne sortît des trappes où vous

vous engloutissiez dans un tourbillon d’esprit-de-vin. Je

suis revenue chez moi toute troublée et j’ai fait des

rêves affreux.

– Chimères que tout cela, ma bonne Katy ; et

d’ailleurs, c’est demain la dernière représentation, et je

ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te déplaît

tant.

– Tant mieux ! car je ne sais quelles vagues

inquiétudes me travaillent l’esprit, et j’ai bien peur que

ce rôle, profitable à votre gloire, ne le soit pas à votre

salut ; j’ai peur aussi que vous ne preniez de mauvaises

moeurs avec des damnés comédiens. Je suis sûre que

vous ne dites plus vos prières, et la petite croix que je

vous avais donnée, je parierais que vous l’avez perdue.

Henrich se justifia en écartant les revers de son

habit ; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.

Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient

parvenus à la rue du Thabor dans la Leopoldstadt,

devant la boutique du cordonnier renommé pour la

perfection de ses brodequins gris ; après avoir causé



132

quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de son

barbet noir, non sans avoir livré ses jolis doigts effilés

au serrement de main d’Henrich.

Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de

sa maîtresse, à travers les souliers mignons et les gentils

brodequins symétriquement rangés sur les tringles de

cuivre de la devanture ; mais le brouillard avait étamé

les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler

qu’une silhouette confuse ; alors, prenant une héroïque

résolution, il pirouetta sur ses talons et s’en alla d’un

pas délibéré au gasthof de l’Aigle à deux têtes.







II. Le gasthof de l’Aigle à deux têtes.



Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au

gasthof de l’Aigle à deux têtes ; la société était la plus

mélangée du monde, et le caprice de Callot et celui de

Goya, réunis, n’auraient pu produire un plus bizarre

amalgame de types caractéristiques. L’Aigle à deux

têtes était une de ces bienheureuses caves célébrées par

Hoffmann, dont les marches sont si usées, si onctueuses

et si glissantes, qu’on ne peut poser le pied sur la

première sans se trouver tout de suite au fond, les

coudes sur la table, la pipe à la bouche, entre un pot de



133

bière et une mesure de vin nouveau.

À travers l’épais nuage de fumée qui vous prenait

d’abord à la gorge et aux yeux, se dessinaient, au bout

de quelques minutes, toute sorte de figures étranges.

C’étaient des Valaques avec leur cafetan et leur

bonnet de peau d’Astrakan, des Serbes, des Hongrois

aux longues moustaches noires, caparaçonnés de

dolmans et de passementeries ; des Bohèmes au teint

cuivré, au front étroit, au profil busqué ; d’honnêtes

Allemands en redingote à brandebourgs, des Tatars aux

yeux retroussés à la chinoise ; toutes les populations

imaginables. L’Orient y était représenté par un gros

Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du

latakié dans une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie,

avec un fourneau de terre rouge et un bout d’ambre

jaune.

Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et

buvait : la boisson se composait de bière forte et d’un

mélange de vin rouge nouveau avec du vin blanc plus

ancien ; la nourriture, de tranches de veau froid, de

jambon ou de pâtisseries.

Autour des tables tourbillonnait sans repos une de

ces longues valses allemandes qui produisent sur les

imaginations septentrionales le même effet que le

hachich et l’opium sur les Orientaux ; les couples

passaient et repassaient avec rapidité ; les femmes,



134

presque évanouies de plaisir sur le bras de leur danseur,

au bruit d’une valse de Lanner, balayaient de leurs

jupes les nuages de fumée de pipe et rafraîchissaient le

visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs

morlaques, accompagnés d’un joueur de guzla,

récitaient une espèce de complainte dramatique qui

paraissait divertir beaucoup une douzaine de figures

étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de

mouton.

Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla

prendre place à une table où étaient déjà assis trois ou

quatre personnages de joyeuse mine et de belle humeur.

– Tiens, c’est Henrich ! s’écria le plus âgé de la

bande ; prenez garde à vous, mes amis : foenum habet

in cornu. Sais-tu que tu avais vraiment l’air diabolique

l’autre soir : tu me faisais presque peur. Et comment

s’imaginer qu’Henrich, qui boit de la bière comme nous

et ne recule pas devant une tranche de jambon froid,

vous prenne des airs si venimeux, si méchants et si

sardoniques, et qu’il lui suffise d’un geste pour faire

courir le frisson dans toute la salle ?

– Eh ! pardieu ! c’est pour cela qu’Henrich est un

grand artiste, un sublime comédien. Il n’y a pas de

gloire à représenter un rôle qui serait dans votre

caractère ; le triomphe, pour une coquette, est de jouer

supérieurement les ingénues.



135

Henrich s’assit modestement, se fit servir un grand

verre de vin mélangé, et la conversation continua sur le

même sujet. Ce n’était de toutes parts qu’admiration et

compliments.

– Ah ! si le grand Wolfgang de Goethe t’avait vu !

disait l’un.

– Montre-nous tes pieds, disait l’autre : je suis sûr

que tu as l’ergot fourchu.

Les autres buveurs, attirés par ces exclamations,

regardaient sérieusement Henrich, tout heureux d’avoir

l’occasion d’examiner de près un homme si

remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois

connu Henrich à l’Université, et dont ils savaient à

peine le nom, s’approchaient de lui en lui serrant la

main cordialement, comme s’ils eussent été ses intimes

amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient en

passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et

veloutés.

Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait

pas prendre part à l’enthousiasme général ; la tête

renversée en arrière, il tambourinait distraitement, avec

ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche

militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce

de humph ! singulièrement dubitatif.

L’aspect de cet homme était des plus bizarres,





136

quoiqu’il fût mis comme un honnête bourgeois de

Vienne, jouissant d’une fortune raisonnable ; ses yeux

gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des

lueurs phosphoriques comme celles des chats. Quand

ses lèvres pâles et plates se desserraient, elles laissaient

voir deux rangées de dents très blanches, très aiguës et

très séparées, de l’aspect le plus cannibale et le plus

féroce ; ses ongles longs, luisants et recourbés,

prenaient de vagues apparences de griffes ; mais cette

physionomie n’apparaissait que par éclairs rapides ;

sous l’oeil qui le regardait fixement, sa figure reprenait

bien vite l’apparence bourgeoise et débonnaire d’un

marchand viennois retiré du commerce, et l’on

s’étonnait d’avoir pu soupçonner de scélératesse et de

diablerie une face si vulgaire et si triviale.

Intérieurement Henrich était choqué de la

nonchalance de cet homme ; ce silence si dédaigneux

ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants

compagnons l’accablaient. Ce silence était celui d’un

vieux connaisseur exercé, qui ne se laisse pas prendre

aux apparences et qui a vu mieux que cela dans son

temps.

Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud

enthousiaste d’Henrich, ne put supporter cette mine

froide, et, s’adressant à l’homme singulier, comme le

prenant à témoin d’une assertion qu’il avançait :





137

– N’est-ce pas, monsieur, qu’aucun acteur n’a mieux

joué le rôle de Méphistophélès que mon camarade que

voilà ?

– Humph ! dit l’inconnu en faisant miroiter ses

prunelles glauques et craquer ses dents aiguës, M.

Henrich est un garçon de talent et que j’estime fort ;

mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore

bien des choses.

Et, se dressant tout à coup :

– Avez-vous jamais vu le diable, monsieur

Henrich ?

Il fit cette question d’un ton si bizarre et si moqueur,

que tous les assistants se sentirent passer un frisson

dans le dos.

– Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité

de votre jeu. L’autre soir, j’étais au théâtre de la Porte

de Carinthie, et je n’ai pas été satisfait de votre rire ;

c’était un rire d’espiègle, tout au plus. Voici comme il

faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.

Et là-dessus, comme pour lui donner l’exemple, il

lâcha un éclat de rire si aigu, si strident, si sardonique,

que l’orchestre et les valses s’arrêtèrent à l’instant

même ; les vitres du gasthof tremblèrent. L’inconnu

continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable

et convulsif qu’Henrich et ses compagnons, malgré leur



138

frayeur, ne pouvaient s’empêcher d’imiter.

Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof

répétaient, comme un écho affaibli, les dernières notes

de ce ricanement grêle et terrible, et l’inconnu n’était

plus là.







III. Le Théâtre de la porte de Carinthie.



Quelques jours après cet incident bizarre, qu’il avait

presque oublié et dont il ne se souvenait plus que

comme de la plaisanterie d’un bourgeois ironique,

Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce

nouvelle.

Sur la première banquette de l’orchestre était assis

l’inconnu du gasthof, et, à chaque mot prononcé par

Henrich, il hochait la tête, clignait les yeux, faisait

claquer sa langue contre son palais et donnait les signes

de la plus vive impatience : « Mauvais ! mauvais ! »

murmurait-il à demi-voix.

Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières,

applaudissaient et disaient :

– Voilà un monsieur bien difficile !





139

À la fin du premier acte, l’inconnu se leva, comme

ayant pris une résolution subite, enjamba les timbales,

la grosse caisse et le tamtam, et disparut par la petite

porte qui conduit de l’orchestre au théâtre.

Henrich, en attendant le lever du rideau, se

promenait dans la coulisse, et, arrivé au bout de sa

courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en se

retournant, debout au milieu de l’étroit corridor, un

personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et

qui le regardait avec des yeux dont la transparence

verdâtre avait dans l’obscurité une profondeur inouïe ;

des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient quelque

chose de féroce à son sourire sardonique.

Henrich ne put méconnaître l’inconnu du gasthof de

l’Aigle à deux têtes, ou plutôt le diable en personne ; car

c’était lui.

– Ah ! ah ! mon petit monsieur, vous voulez jouer le

rôle du diable ! Vous avez été bien médiocre dans le

premier acte, et vous donneriez vraiment une trop

mauvaise opinion de moi aux braves habitants de

Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soit,

et, comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au

second dessous.

Henrich venait de reconnaître l’ange des ténèbres et

il se sentit perdu ; portant machinalement la main à la

petite croix de Katy, qui ne le quittait jamais, il essaya



140

d’appeler au secours et de murmurer sa formule

d’exorcisme ; mais la terreur lui serrait trop violemment

la gorge : il ne put pousser qu’un faible râle. Le diable

appuya ses mains griffues sur les épaules d’Henrich et

le fit plonger de force dans le plancher ; puis il entra en

scène, sa réplique étant venue, comme un comédien

consommé.

Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment

diabolique, surprit d’abord les auditeurs.

– Comme Henrich est en verve aujourd’hui !

s’écriait-on de toutes parts.

Ce qui produisait surtout un grand effet, c’était ce

ricanement aigre comme le grincement d’une scie, ce

rire de damné blasphémant les joies du paradis. Jamais

acteur n’était arrivé à une telle puissance de sarcasme, à

une telle profondeur de scélératesse : on riait et on

tremblait. Toute la salle haletait d’émotion, des

étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du

redoutable acteur ; des traînées de flamme étincelaient à

ses pieds ; les lumières du lustre pâlissaient, la rampe

jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres ; je ne sais

quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle ; les

spectateurs étaient comme en délire, et des tonnerres

d’applaudissements frénétiques ponctuaient chaque

phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent

substituait des vers de son invention à ceux du poète,



141

substitution toujours heureuse et acceptée avec

transport.

Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge,

était dans une inquiétude extraordinaire ; elle ne

reconnaissait pas son cher Henrich ; elle pressentait

vaguement quelque malheur avec cet esprit de

divination que donne l’amour, cette seconde vue de

l’âme.

La représentation s’acheva dans des transports

inimaginables. Le rideau baissé, le public demanda à

grands cris que Méphistophélès reparût. On le chercha

vainement ; mais un garçon de théâtre vint dire au

directeur qu’on avait trouvé dans le second dessous M.

Henrich, qui sans doute était tombé par une trappe.

Henrich était sans connaissance : on l’emporta chez lui,

et, en le déshabillant, l’on vit avec surprise qu’il avait

aux épaules de profondes égratignures, comme si un

tigre eût essayé de l’étouffer entre ses pattes. La petite

croix d’argent de Katy l’avait préservé de la mort, et le

diable, vaincu par cette influence, s’était contenté de le

précipiter dans les caves du théâtre.

La convalescence d’Henrich fut longue : dès qu’il se

porta mieux, le directeur vint lui proposer un

engagement des plus avantageux, mais Henrich le

refusa ; car il ne se souciait nullement de risquer son

salut une seconde fois, et savait, d’ailleurs, qu’il ne



142

pourrait jamais égaler sa redoutable doublure.

Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit

héritage, il épousa la belle Katy, et tous deux, assis côte

à côte près d’un poêle de Saxe, dans un parloir bien

clos, ils causent de l’avenir de leurs enfants.

Les amateurs de théâtre parlent encore avec

admiration de cette merveilleuse soirée, et s’étonnent

du caprice d’Henrich, qui a renoncé à la scène après un

si grand triomphe.









143

144

Table



Le pied de momie.......................................................... 4

Le club des hachichins ................................................ 26

Arria Marcella ............................................................. 60

Le chevalier double ................................................... 110

Deux acteurs pour un rôle ......................................... 127









145

146

Cet ouvrage est le 159ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.









147


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