Théophile Gautier
Nouvelles III
BeQ
Théophile Gautier
(1811-1872)
Nouvelles III
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 159 : version 1.01
2
Du même auteur, à la Bibliothèque :
Nouvelles (3 tomes)
Le roman de la momie
3
Le pied de momie
4
J’étais entré par désoeuvrement chez un de ces
marchands de curiosités dits marchands de bric-à-brac
dans l’argot parisien, si parfaitement inintelligible pour
le reste de la France.
Vous avez sans doute jeté l’oeil, à travers le carreau,
dans quelques-unes de ces boutiques devenues si
nombreuses depuis qu’il est de mode d’acheter des
meubles anciens, et que le moindre agent de change se
croit obligé d’avoir sa chambre Moyen Âge.
C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique
du ferrailleur, du magasin du tapissier, du laboratoire de
l’alchimiste et de l’atelier du peintre ; dans ces antres
mystérieux où les volets filtrent un prudent demi-jour,
ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la
poussière ; les toiles d’araignées y sont plus
authentiques que les guipures, et le vieux poirier y est
plus jeune que l’acajou arrivé hier d’Amérique.
Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un
véritable Capharnaüm ; tous les siècles et tous les pays
semblaient s’y être donné rendez-vous ; une lampe
étrusque de terre rouge posait sur une armoire de Boule,
aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments de
cuivre ; une duchesse du temps de Louis XV allongeait
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nonchalamment ses pieds de biche sous une épaisse
table du règne de Louis XIII, aux lourdes spirales de
bois de chêne, aux sculptures entremêlées de feuillages
et de chimères.
Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter
dans un coin le ventre rubané de sa cuirasse ; des
amours et des nymphes de biscuit, des magots de la
Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses
de Saxe et de vieux Sèvres encombraient les étagères et
les encoignures.
Sur les tablettes denticulées des dressoirs,
rayonnaient d’immenses plats du Japon, aux dessins
rouges et bleus, relevés de hachures d’or, côte à côte
avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des
couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.
Des armoires éventrées s’échappaient des cascades
de lampas glacé d’argent, des flots de brocatelle criblée
de grains lumineux par un oblique rayon de soleil ; des
portraits de toutes les époques souriaient à travers leur
vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.
Le marchand me suivait avec précaution dans le
tortueux passage pratiqué entre les piles de meubles,
abattant de la main l’essor hasardeux des basques de
mon habit, surveillant mes coudes avec l’attention
inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.
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C’était une singulière figure que celle du marchand :
un crâne immense, poli comme un genou, entouré d’une
maigre auréole de cheveux blancs que faisait ressortir
plus vivement le ton saumon-clair de la peau, lui
donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée,
du reste, par le scintillement de deux petits yeux jaunes
qui tremblotaient dans leur orbite comme deux louis
d’or sur du vif-argent. La courbure du nez avait une
silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif.
Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs
en saillie comme les cordes d’un manche à violon,
onglées de griffes semblables à celles qui terminent les
ailes membraneuses des chauves-souris, avaient un
mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir ; mais
ces mains agitées de tics fiévreux devenaient plus
fermes que des tenailles d’acier ou des pinces de
homard dès qu’elles soulevaient quelque objet précieux,
une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de
cristal de Bohême ; ce vieux drôle avait un air si
profondément rabbinique et cabalistique qu’on l’eût
brûlé sur la mine, il y a trois siècles.
« Ne m’acheterez-vous rien aujourd’hui, monsieur ?
Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une
flamme ; regardez ces rainures pour égoutter le sang,
ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher
les entrailles en retirant le poignard ; c’est une arme
féroce, d’un beau caractère et qui ferait très bien dans
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votre trophée ; cette épée à deux mains est très belle,
elle est de Josepe de la Hera, et cette cauchelimarde à
coquille fenestrée, quel superbe travail !
– Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de
carnage ; je voudrais une figurine, un objet quelconque
qui pût me servir de serre-papier, car je ne puis souffrir
tous ces bronzes de pacotille que vendent les papetiers,
et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux. »
Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala
devant moi des bronzes antiques ou soi-disant tels, des
morceaux de malachite, de petites idoles indoues ou
chinoises, espèce de poussahs de jade, incarnation de
Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet
usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et
des lettres.
J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout
constellé de verrues, la gueule ornée de crocs et de
barbelures, et un petit fétiche mexicain fort abominable,
représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand
j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un
fragment de Vénus antique.
Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui
donnent au bronze florentin cet aspect chaud et vivace,
si préférable au ton vert-de-grisé des bronzes ordinaires
qu’on prendrait volontiers pour des statues en
putréfaction : des luisants satinés frissonnaient sur ses
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formes rondes et polies par les baisers amoureux de
vingt siècles ; car ce devait être un airain de Corinthe,
un ouvrage du meilleur temps, peut-être une fonte de
Lysippe !
« Ce pied fera mon affaire », dis-je au marchand,
qui me regarda d’un air ironique et sournois en me
tendant l’objet demandé pour que je pusse l’examiner
plus à mon aise.
Je fus surpris de sa légèreté ; ce n’était pas un pied
de métal, mais bien un pied de chair, un pied embaumé,
un pied de momie : en regardant de près, l’on pouvait
distinguer le grain de la peau et la gaufrure presque
imperceptible imprimée par la trame des bandelettes.
Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles
parfaits, purs et transparents comme des agathes ; le
pouce, un peu séparé, contrariait heureusement le plan
des autres doigts à la manière antique, et lui donnait une
attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau ; la
plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles,
montrait qu’elle n’avait jamais touché la terre, et ne
s’était trouvée en contact qu’avec les plus fines nattes
de roseaux du Nil et les plus moelleux tapis de peaux de
panthères.
« Ha ! ha ! vous voulez le pied de la princesse
Hermonthis, dit le marchand avec un ricanement
étrange, en fixant sur moi ses yeux de hibou : ha ! ha !
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ha ! pour un serre-papier ! idée originale, idée d’artiste ;
qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille
adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris,
lorsqu’il faisait creuser une montagne de granit pour y
mettre le triple cercueil peint et doré, tout couvert
d’hiéroglyphes avec de belles peintures du jugement
des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-
même le petit marchand singulier.
– Combien me vendrez-vous ce fragment de
momie ?
– Ah ! le plus cher que je pourrai, car c’est un
morceau superbe ; si j’avais le pendant, vous ne l’auriez
pas à moins de cinq cents francs : la fille d’un Pharaon,
rien n’est plus rare.
– Assurément cela n’est pas commun ; mais enfin
combien en voulez-vous ? D’abord je vous avertis
d’une chose, c’est que je ne possède pour trésor que
cinq louis ; – j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis,
mais rien de plus.
« Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et
mes tiroirs les plus intimes, que vous n’y trouveriez pas
seulement un misérable tigre à cinq griffes.
– Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis,
c’est bien peu, très peu en vérité, un pied authentique,
dit le marchand en hochant la tête et en imprimant à ses
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prunelles un mouvement rotatoire.
« Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe
par-dessus le marché, ajouta-t-il en le roulant dans un
vieux lambeau de damas ; très beau, damas véritable,
damas des Indes, qui n’a jamais été reteint ; c’est fort,
c’est moelleux », marmottait-il en promenant ses doigts
sur le tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale
qui lui faisait vanter un objet de si peu de valeur qu’il le
jugeait lui-même digne d’être donné.
Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière
du Moyen Âge pendant à sa ceinture, en répétant :
« Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-
papier ! »
Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il
me dit avec une voix stridente comme le miaulement
d’un chat qui vient d’avaler une arête :
« Le vieux Pharaon ne sera pas content ; il aimait sa
fille, ce cher homme.
– Vous en parlez comme si vous étiez son
contemporain ; quoique vieux, vous ne remontez
cependant pas aux pyramides d’Égypte », lui répondis-
je en riant du seuil de la boutique.
Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.
Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied
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de la divine princesse Hermonthis sur une liasse de
papiers, ébauche de vers, mosaïque indéchiffrable de
ratures : articles commencés, lettres oubliées et mises à
la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent aux
gens distraits ; l’effet était charmant, bizarre et
romantique.
Très satisfait de cet embellissement, je descendis
dans la rue, et j’allai me promener avec la gravité
convenable et la fierté d’un homme qui a sur tous les
passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de posséder
un morceau de la princesse Hermonthis, fille de
Pharaon.
Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne
possédaient pas, comme moi, un serre-papier aussi
notoirement égyptien ; et la vraie occupation d’un
homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie
sur son bureau.
Heureusement la rencontre de quelques amis vint
me distraire de mon engouement de récent acquéreur ;
je m’en allai dîner avec eux, car il m’eût été difficile de
dîner avec moi.
Quand je revins le soir, le cerveau marbré de
quelques veines de gris de perle, une vague bouffée de
parfum oriental me chatouilla délicatement l’appareil
olfactif ; la chaleur de la chambre avait attiédi le
narrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les
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paraschites inciseurs de cadavres avaient baigné le
corps de la princesse ; c’était un parfum doux quoique
pénétrant, un parfum que quatre mille ans n’avaient pu
faire évaporer.
Le rêve de l’Égypte était l’éternité : ses odeurs ont
la solidité du granit, et durent autant.
Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire
du sommeil ; pendant une heure ou deux tout resta
opaque, l’oubli et le néant m’inondaient de leurs vagues
sombres.
Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les
songes commencèrent à m’effleurer de leur vol
silencieux.
Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma
chambre telle qu’elle était effectivement : j’aurais pu
me croire éveillé, mais une vague perception me disait
que je dormais et qu’il allait se passer quelque chose de
bizarre.
L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et
je sentais un léger mal de tête que j’attribuais fort
raisonnablement à quelques verres de vin de
Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et
à nos succès futurs.
Je regardais dans ma chambre avec un sentiment
d’attente que rien ne justifiait ; les meubles étaient
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parfaitement en place, la lampe brûlait sur la console,
doucement estompée par la blancheur laiteuse de son
globe de cristal dépoli ; les aquarelles miroitaient sous
leur verre de Bohême ; les rideaux pendaient
languissamment : tout avait l’air endormi et tranquille.
Cependant, au bout de quelques instants, cet
intérieur si calme parut se troubler, les boiseries
craquaient furtivement ; la bûche enfouie sous la cendre
lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques des
patères semblaient des yeux de métal attentifs comme
moi aux choses qui allaient se passer.
Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle
j’avais posé le pied de la princesse Hermonthis.
Au lieu d’être immobile comme il convient à un
pied embaumé depuis quatre mille ans, il s’agitait, se
contractait et sautillait sur les papiers comme une
grenouille effarée : on l’aurait cru en contact avec une
pile voltaïque ; j’entendais fort distinctement le bruit
sec que produisait son petit talon, dur comme un sabot
de gazelle.
J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant
les serre-papiers sédentaires et trouvant peu naturel de
voir les pieds se promener sans jambes, et je
commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait
fort à de la frayeur.
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Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes
rideaux, et j’entendis un piétinement comme d’une
personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois avouer que
j’eus chaud et froid alternativement ; que je sentis un
vent inconnu me souffler dans le dos, et que mes
cheveux firent sauter, en se redressant, ma coiffure de
nuit à deux ou trois pas.
Les rideaux s’entrouvrirent, et je vis s’avancer la
figure la plus étrange qu’on puisse imaginer.
C’était une jeune fille, café au lait très foncé,
comme la bayadère Amani, d’une beauté parfaite et
rappelant le type égyptien le plus pur ; elle avait des
yeux taillés en amande avec des coins relevés et des
sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son
nez était d’une coupe délicate, presque grecque pour la
finesse, et l’on aurait pu la prendre pour une statue de
bronze de Corinthe, si la proéminence des pommettes et
l’épanouissement un peu africain de la bouche
n’eussent fait reconnaître, à n’en pas douter, la race
hiéroglyphique des bords du Nil.
Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux
des très jeunes filles, étaient cerclés d’espèces
d’emprises de métal et de tours de verroterie ; ses
cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa poitrine
pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept
branches faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des
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âmes ; une plaque d’or scintillait à son front, et
quelques traces de fard perçaient sous les teintes de
cuivre de ses joues.
Quant à son costume il était très étrange.
Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées
d’hiéroglyphes noirs et rouges, empesés de bitume et
qui semblaient appartenir à une momie fraîchement
démaillotée.
Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les
rêves, j’entendis la voix fausse et enrouée du marchand
de bric-à-brac, qui répétait, comme un refrain
monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique
avec une intonation si énigmatique :
« Le vieux Pharaon ne sera pas content ; il aimait
beaucoup sa fille, ce cher homme. »
Particularité étrange et qui ne me rassura guère,
l’apparition n’avait qu’un seul pied, l’autre jambe était
rompue à la cheville.
Elle se dirigea vers la table où le pied de momie
s’agitait et frétillait avec un redoublement de vitesse.
Arrivée là, elle s’appuya sur le rebord, et je vis une
larme germer et perler dans ses yeux.
Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa
pensée : elle regardait le pied, car c’était bien le sien,
avec une expression de tristesse coquette d’une grâce
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infinie ; mais le pied sautait et courait çà et là comme
s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.
Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir,
mais elle n’y réussit pas.
Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et
son pied, qui paraissait doué d’une vie à part, un
dialogue très bizarre dans un cophte très ancien, tel
qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine de siècles,
dans les syringes du pays de Ser : heureusement que
cette nuit-là, je savais le cophte en perfection.
La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix
doux et vibrant comme une clochette de cristal :
« Eh bien ! mon cher petit pied, vous me fuyez
toujours, j’avais pourtant bien soin de vous. Je vous
baignais d’eau parfumée, dans un bassin d’albâtre ; je
polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée
d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des
pinces d’or et polis avec de la dent d’hippopotame,
j’avais soin de choisir pour vous des thabebs brodés et
peints à pointes recourbées, qui faisaient l’envie de
toutes les jeunes filles de l’Égypte ; vous aviez à votre
orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous
portiez un des corps les plus légers que puisse souhaiter
un pied paresseux. »
Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin :
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« Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai
été acheté et payé ; le vieux marchand savait bien ce
qu’il faisait, il vous en veut toujours d’avoir refusé de
l’épouser : c’est un tour qu’il vous a joué.
« L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le
puits souterrain de la nécropole de Thèbes était envoyé
par lui, il voulait vous empêcher d’aller à la réunion des
peuples ténébreux, dans les cités inférieures. Avez-vous
cinq pièces d’or pour me racheter ?
– Hélas ! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes
bourses d’or et d’argent, tout m’a été volé, répondit la
princesse Hermonthis avec un soupir.
– Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu
injustement le pied de personne : bien que vous n’ayez
pas les cinq louis qu’il m’a coûtés, je vous le rends de
bonne grâce ; je serais désespéré de rendre boiteuse une
aussi aimable personne que la princesse Hermonthis. »
Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour
qui dut surprendre la belle Égyptienne.
Elle tourna vers moi un regard chargé de
reconnaissance, et ses yeux s’illuminèrent de lueurs
bleuâtres.
Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire,
comme une femme qui va mettre son brodequin, et
l’ajusta à sa jambe avec beaucoup d’adresse.
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Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas
dans la chambre, comme pour s’assurer qu’elle n’était
réellement plus boiteuse.
« Ah ! comme mon père va être content, lui qui était
si désolé de ma mutilation, et qui avait, dès le jour de
ma naissance, mis un peuple tout entier à l’ouvrage
pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût me
conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes
doivent être pesées dans les balances de l’Amenthi.
« Venez avec moi chez mon père, il vous recevra
bien, vous m’avez rendu mon pied. »
Je trouvai cette proposition toute naturelle ;
j’endossai une robe de chambre à grands ramages, qui
me donnait un air très pharaonesque ; je chaussai à la
hâte des babouches turques, et je dis à la princesse
Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.
Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la
petite figurine de pâte verte et la posa sur les feuilles
éparses qui couvraient la table.
« Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je
remplace votre serre-papier. »
Elle me tendit sa main, qui était douce et froide
comme une peau de couleuvre, et nous partîmes.
Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité
de la flèche dans un milieu fluide et grisâtre, où des
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silhouettes à peine ébauchées passaient à droite et à
gauche.
Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.
Quelques minutes après, des obélisques
commencèrent à pointer, des pylônes, des rampes
côtoyées de sphinx se dessinèrent à l’horizon.
Nous étions arrivés.
La princesse me conduisit devant une montagne de
granit rose, où se trouvait une ouverture étroite et basse
qu’il eût été difficile de distinguer des fissures de la
pierre si deux stèles bariolées de sculptures ne l’eussent
fait reconnaître.
Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher
devant moi.
C’étaient des corridors taillés dans le roc vif ; les
murs, couverts de panneaux d’hiéroglyphes et de
processions allégoriques, avaient dû occuper des
milliers de bras pendant des milliers d’années ; ces
corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à
des chambres carrées, au milieu desquelles étaient
pratiqués des puits, où nous descendions au moyen de
crampons ou d’escaliers en spirale ; ces puits nous
conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient
d’autres corridors également bigarrés d’éperviers, de
serpents roulés en cercle, de tau, de pedum, de bari
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mystique, prodigieux travail que nul oeil vivant ne
devait voir, interminables légendes de granit que les
morts avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.
Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si
énorme, si démesurée, que l’on ne pouvait en
apercevoir les bornes ; à perte de vue s’étendaient des
files de colonnes monstrueuses entre lesquelles
tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune : ces
points brillants révélaient des profondeurs
incalculables.
La princesse Hermonthis me tenait toujours par la
main et saluait gracieusement les momies de sa
connaissance.
Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour
crépusculaire, et commençait à discerner les objets.
Je vis, assis sur des trônes, les rois des races
souterraines : c’étaient de grands vieillards secs, ridés,
parcheminés, noirs de naphte et de bitume, coiffés de
pschents d’or, bardés de pectoraux et de hausse-cols,
constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité de
sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des
siècles : derrière eux, leurs peuples embaumés se
tenaient debout dans les poses roides et contraintes de
l’art égyptien, gardant éternellement l’attitude prescrite
par le codex hiératique ; derrière les peuples miaulaient,
battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et les
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crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux
encore par leur emmaillotage de bandelettes.
Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès,
Psammetichus, Sésostris, Amenoteph ; tous les noirs
dominateurs des pyramides et des syringes ; sur une
estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos et
Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal
Caïn, qui le précéda.
La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé
qu’elle avait déjà fait sept fois le tour de la table de
granit sur laquelle il s’appuyait tout rêveur et tout
somnolent.
Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le
brouillard des éternités, je distinguais vaguement les
soixante-douze rois préadamites avec leurs soixante-
douze peuples à jamais disparus.
Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de
ce spectacle vertigineux, la princesse Hermonthis me
présenta au Pharaon son père, qui me fit un signe de
tête fort majestueux.
« J’ai retrouvé mon pied ! j’ai retrouvé mon pied !
criait la princesse en frappant ses petites mains l’une
contre l’autre avec tous les signes d’une joie folle, c’est
monsieur qui me l’a rendu. »
Les races de Kémé, les races de Nahasi, toutes les
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nations noires, bronzées, cuivrées, répétaient en
choeur :
« La princesse Hermonthis a retrouvé son pied. »
Xixouthros lui-même s’en émut :
Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts
dans sa moustache, et laissa tomber sur moi son regard
chargé de siècles.
« Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du
Soleil et de la Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit
le Pharaon en étendant vers moi son sceptre terminé par
une fleur de lotus.
« Que veux-tu pour ta récompense ? »
Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien
ne paraît impossible, je lui demandai la main
d’Hermonthis : la main pour le pied me paraissait une
récompense antithétique d’assez bon goût.
Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre,
surpris de ma plaisanterie et de ma demande.
« De quel pays es-tu et quel est ton âge ?
– Je suis français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable
Pharaon.
– Vingt-sept ans ! et il veut épouser la princesse
Hermonthis, qui a trente siècles ! » s’écrièrent à la fois
tous les trônes et tous les cercles des nations.
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Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête
inconvenante.
« Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le
vieux roi, je t’accorderais bien volontiers la princesse,
mais la disproportion est trop forte, et puis il faut à nos
filles des maris qui durent, vous ne savez plus vous
conserver : les derniers qu’on a apportés il y a quinze
siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre ;
regarde, ma chair est dure comme du basalte, mes os
sont des barres d’acier.
« J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps
et la figure que j’avais de mon vivant ; ma fille
Hermonthis durera plus qu’une statue de bronze.
« Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta
poussière, et Isis elle-même, qui sut retrouver les
morceaux d’Osiris, serait embarrassée de recomposer
ton être.
« Regarde comme je suis vigoureux encore et
comme mes bras tiennent bien », dit-il en me secouant
la main à l’anglaise, de manière à me couper les doigts
avec mes bagues.
Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon
ami Alfred qui me tirait par le bras et me secouait pour
me faire lever.
« Ah çà ! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter
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au milieu de la rue et te tirer un feu d’artifice aux
oreilles ?
« Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que
tu m’avait promis de venir me prendre pour aller voir
les tableaux espagnols de M. Aguado ?
– Mon Dieu ! je n’y pensais plus, répondis-je en
m’habillant ; nous allons y aller : j’ai la permission ici
sur mon bureau. »
Je m’avançai effectivement pour la prendre ; mais
jugez de mon étonnement lorsqu’à la place du pied de
momie que j’avais acheté la veille, je vis la petite
figurine de pâte verte mise à sa place par la princesse
Hermonthis !
25
Le club des hachichins
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I. L’hôtel Pimodan.
Un soir de décembre, obéissant à une convocation
mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris
des affiliés, inintelligibles pour d’autres, j’arrivai dans
un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au
milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses
deux bras, semble défendre contre les empiétements de
la civilisation, car c’était dans une vieille maison de
l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, bâti par Lauzun, que
le club bizarre dont je faisais partie depuis peu tenait
ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la
première fois.
Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire.
Un brouillard, rendu plus épais encore par le
voisinage de la Seine, estompait tous les objets de sa
ouate déchirée et trouée, de loin en loin, par les auréoles
rougeâtres des lanternes et les filets de lumière
échappés des fenêtres éclairées.
Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les
réverbères comme une eau qui reflète une illumination,
une bise âcre, chargée de particules glacées, vous
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fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient
le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se
brisant aux arches des ponts formaient la basse : il ne
manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de
l’hiver.
Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette
masse de bâtiments sombres, de distinguer la maison
que je cherchais ; cependant mon cocher, en se dressant
sur son siège parvint à lire sur une plaque de marbre le
nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion
des adeptes.
Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes
à bouton de cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces
pays reculés, et j’entendis plusieurs fois le cordon
grincer sans succès ; enfin, cédant à une traction plus
vigoureuse, le vieux pène rouillé s’ouvrit, et la porte
aux ais massifs put tourner sur ses gonds.
Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre
apparut, à mon entrée, la tête d’une vieille portière
ébauchée par le tremblotement d’une chandelle, un
tableau de Skalken tout fait. – La tête me fit une
grimace singulière, et un doigt maigre, s’allongeant
hors de la loge, m’indiqua le chemin.
Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur
qui tombe toujours, même du ciel le plus obscur, la cour
que je traversais était entourée de bâtiments
28
d’architecture ancienne à pignons aigus ; je me sentais
les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une
prairie, car l’interstice des pavés était rempli d’herbe.
Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier,
flamboyant sur la façade sombre, me servaient de guide
et ne me permettaient pas de m’égarer.
Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces
immenses escaliers comme on les construisait du temps
de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne
danserait à l’aise. – Une chimère égyptienne dans le
goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait
ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans ses
griffes recourbées en bobèche.
La pente des degrés était douce ; les repos et les
paliers bien distribués attestaient le génie du vieil
architecte et la vie grandiose des siècles écoulés ; – en
montant cette rampe admirable, vêtu de mon mince frac
noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et
que j’usurpais un droit qui n’était pas le mien ;
l’escalier de service eût été assez bon pour moi.
Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des
chefs-d’oeuvre de l’école italienne et de l’école
espagnole, tapissaient les murs, et tout en haut, dans
l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond
mythologique peint à fresque.
29
J’arrivai à l’étage désigné.
Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité,
dont les galons jaunis et les clous bossués racontaient
les longs services, me fit reconnaître la porte.
Je sonnai ; l’on m’ouvrit avec les précautions
d’usage, et je me trouvai dans une grande salle éclairée
à son extrémité par quelques lampes. En entrant là, on
faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui
passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette
maison, et, comme une pendule qu’on a oublié de
remonter, son aiguille marquait toujours la même date.
Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc,
étaient couverts à moitié de toiles rembrunies ayant le
cachet de l’époque ; sur le poêle gigantesque se dressait
une statue qu’on eût pu croire dérobée aux charmilles
de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait
une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et
qui était peut-être de lui.
Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où
s’agitaient autour d’une table plusieurs formes
humaines, et dès que la clarté, en m’atteignant, m’eut
fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les
profondeurs sonores du vieil édifice.
« C’est lui ! c’est lui ! crièrent en même temps
plusieurs voix ; qu’on lui donne sa part ! »
30
Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se
trouvait un plateau chargé de petites soucoupes de
porcelaine du Japon. Un morceau de pâte ou confiture
verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était tiré par
lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé,
à côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe.
La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme ; ses
yeux étincelaient, ses pommettes se pourpraient de
rougeurs, les veines de ses tempes se dessinaient en
saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec force.
« Ceci vous sera défalqué sur votre portion de
paradis », me dit-il en me tendant la dose qui me
revenait.
Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la
manière arabe, c’est-à-dire avec le marc et sans sucre.
Puis l’on se mit à table.
Cette intervention dans les habitudes culinaires a
sans doute surpris le lecteur ; en effet, il n’est guère
d’usage de prendre le café avant la soupe, et ce n’est en
général qu’au dessert que se mangent les confitures. La
chose assurément mérite explication.
31
II. Parenthèse.
Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires
redoutables commandé par un cheik qui prenait le titre
de Vieux de la Montagne, ou prince des Assassins.
Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique ;
les Assassins ses sujets marchaient avec un dévouement
absolu à l’exécution de ses ordres, quels qu’ils fussent ;
aucun danger ne les arrêtait, même la mort la plus
certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient
du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain
dans son palais, au milieu de ses gardes.
Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-
il une abnégation si complète ?
Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il
possédait la recette, et qui a la propriété de procurer des
hallucinations éblouissantes.
Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur
ivresse, la vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en
faisaient avec joie le sacrifice pour rentrer au paradis de
leurs rêves ; car tout homme tué en accomplissant les
ordres du cheik allait au ciel de droit, ou, s’il échappait,
était admis de nouveau à jouir des félicités de la
32
mystérieuse composition.
Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire
une distribution était précisément la même que le Vieux
de la Montagne ingérait jadis à ses fanatiques sans
qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire qu’il tenait
à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois
nuances, – c’est-à-dire du hachich, d’où vient
hachichin, mangeur de hachich, racine du mot assassin,
dont l’acceptation féroce s’explique parfaitement par
les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la
Montagne.
Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de
chez moi à l’heure où les simples mortels prennent leur
nourriture ne se doutaient pas que j’allasse à l’île Saint-
Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut,
consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs
siècles, de moyen d’excitation à un cheik imposteur
pour pousser des illuminés à l’assassinat. Rien dans ma
tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me faire
soupçonner de cet excès d’orientalisme, j’avais plutôt
l’air d’un neveu qui va dîner chez sa vieille tante que
d’un croyant sur le point de goûter les joies du ciel de
Mohammed en compagnie de douze Arabes on ne peut
plus français.
Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il
existait à Paris en 1845, à cette époque d’agiotage et de
33
chemins de fer, un ordre des hachichins dont M. de
Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez pas
cru, et cependant rien n’eût été plus vrai, – selon
l’habitude des choses invraisemblables.
III. Agape.
Le repas était servi d’une manière bizarre et dans
toute sorte de vaisselles extravagantes et pittoresques.
De grands verres de Venise, traversés de spirales
laiteuses, des vidrecomes allemands historiés de
blasons, de légendes, des cruches flamandes en grès
émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de
leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les
bouteilles et les carafes.
La porcelaine opaque de Louis Leboeuf et la faïence
anglaise à fleurs, ornement des tables bourgeoises,
brillaient par leur absence ; aucune assiette n’était
pareille, mais chacune avait son mérite particulier ; la
Chine, le Japon, la Saxe, comptaient là des échantillons
de leurs plus belles pâtes et de leurs plus riches
couleurs : le tout un peu écorné, un peu fêlé, mais d’un
goût exquis.
34
Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de
Bernard de Palissy, ou des faïences de Limoges et
quelquefois le couteau du découpeur rencontrait, sous
les mets réels, un reptile, une grenouille ou un oiseau en
relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de
la couleuvre moulée.
Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à
la vue de ces convives chevelus, barbus, moustachus,
ou tondus d’une façon singulière, brandissant des
dagues du seizième siècle, des kriss malais, des navajas,
et courbés sur des nourritures auxquelles les reflets des
lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.
Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus
fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte verte :
j’avais, pour ma part, éprouvé une transposition
complète de goût. L’eau que je buvais me semblait
avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se
changeait dans ma bouche en framboise, et
réciproquement. Je n’aurais pas discerné une côtelette
d’une pêche.
Mes voisins commençaient à me paraître un peu
originaux ; ils ouvraient de grandes prunelles de chat-
huant ; leur nez s’allongeait en proboscide ; leur bouche
s’étendait en ouverture de grelot. Leurs figures se
nuançaient de teintes surnaturelles.
L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux
35
éclats d’un spectacle invisible ; l’autre faisait
d’incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres,
et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées
étourdissantes.
Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses
pouces avec une incroyable agilité ; celui-là, renversé
sur le dos de sa chaise, les yeux vagues, les bras morts,
se laissait couler en voluptueux dans la mer sans fond
de l’anéantissement.
Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à
la clarté d’un reste de raison qui s’en allait et revenait
par instants comme une veilleuse près de s’éteindre. De
sourdes chaleurs me parcouraient les membres, et la
folie, comme une vague qui écume sur une roche et se
retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait
ma cervelle, qu’elle finit par envahir tout à fait.
L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée
chez moi.
« Au salon, au salon ! cria un des convives ;
n’entendez-vous pas ces choeurs célestes ? Les
musiciens sont au pupitre depuis longtemps. »
En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par
bouffées à travers le tumulte de la conversation.
36
IV. Un monsieur qui n’était pas invité.
Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés
et dorés, au plafond peint, aux frises ornées de satyres
poursuivant des nymphes dans les roseaux, à la vaste
cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux de
brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.
Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et
bergères, d’une largeur à permettre aux jupes des
duchesses et des marquises de s’étaler à l’aise, reçurent
les hachichins dans leurs bras moelleux et toujours
ouverts.
Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait
des avances, je m’y établis, et m’abandonnai sans
résistance aux effets de la drogue fantastique.
Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les
uns après les autres, disparurent, ne laissant d’autre
vestige que leur ombre sur la muraille, qui l’eut bientôt
absorbée ; – ainsi les taches brunes que l’eau fait sur le
sable s’évanouissent en séchant.
Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la
conscience de ce qu’ils faisaient, il faudra vous
contenter pour cette fois du récit de mes simples
37
impressions personnelles.
La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de
quelques clartés douteuses ; puis, tout à coup, il me
passa un éclair rouge sous les paupières, une
innombrable quantité de bougies s’allumèrent d’elles-
mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et
blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même,
mais avec la différence de l’ébauche au tableau ; tout
était plus grand, plus riche, plus splendide. La réalité ne
servait que de point de départ aux magnificences de
l’hallucination.
Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais
la présence d’une multitude.
J’entendais des frôlements d’étoffes, des
craquements d’escarpins, des voix qui chuchotaient,
susurraient, blésaient et zézayaient, des éclats de rire
étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On
tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait
les portes ; il se passait quelque chose d’inaccoutumé.
Un personnage énigmatique m’apparut
soudainement.
Par où était-il entré ? je l’ignore ; pourtant sa vue ne
me causa aucune frayeur : il avait un nez recourbé en
bec d’oiseau, des yeux verts entourés de trois cercles
bruns, qu’il essuyait fréquemment avec un immense
38
mouchoir ; une haute cravate blanche empesée, dans le
noeud de laquelle était passée une carte de visite où se
lisaient écrits ces mots : – Daucus-Carota, du Pot d’or,
– étranglait son col mince, et faisait déborder la peau de
ses joues en plis rougeâtres ; un habit noir à basques
carrées, d’où pendaient des grappes de breloques,
emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon.
Quant à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient
faites d’une racine de mandragore, bifurquée, noire,
rugueuse, pleine de noeuds et de verrues, qui paraissait
avoir été arrachée de frais, car des parcelles de terre
adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient
et se tortillaient avec une activité extraordinaire, et,
quand le petit torse qu’elles soutenaient fut tout à fait
vis-à-vis de moi, l’étrange personnage éclata en
sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras, me dit
de la voix la plus dolente :
« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »
Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur
les ailes de son nez.
« De rire... de rire... » répétèrent comme un écho des
choeurs de voix discordantes et nasillardes.
39
V. Fantasia.
Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule
de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui
avaient des expressions si comiques, des physionomies
si joviales et si profondément heureuses, que je ne
pouvais m’empêcher de partager leur hilarité.
– Leurs yeux se plissaient, leurs bouches
s’élargissaient, et leurs narines se dilataient ; c’étaient
des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces
masques bouffons se mouvaient dans des zones
tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet
éblouissant et vertigineux.
Peu à peu le salon s’était rempli de figures
extraordinaires, comme on n’en trouve que dans les
eaux-fortes de Callot et dans les aquatintes de Goya : un
pêle-mêle d’oripeaux et de haillons caractéristiques, de
formes humaines et bestiales ; en toute autre occasion,
j’eusse été peut-être inquiet d’une pareille compagnie,
mais il n’y avait rien de menaçant dans ces
monstruosités. C’était la malice, et non la férocité qui
faisait pétiller ces prunelles. La bonne humeur seule
découvrait ces crocs désordonnés et ces incisives
pointues.
40
Comme si j’avais été le roi de la fête, chaque figure
venait tour à tour dans le cercle lumineux dont
j’occupais le centre, avec un air de componction
grotesque, me marmotter à l’oreille des plaisanteries
dont je ne puis me rappeler une seule, mais qui, sur le
moment, me paraissaient prodigieusement spirituelles,
et m’inspiraient la gaieté la plus folle.
À chaque nouvelle apparition, un rire homérique,
olympien, immense, étourdissant, et qui semblait
résonner dans l’infini, éclatait autour de moi avec des
mugissements de tonnerre.
Des voix tour à tour glapissantes ou caverneuses
criaient :
« Non, c’est trop drôle ; en voilà assez ! Mon Dieu,
mon Dieu, que je m’amuse ! De plus fort en plus fort !
– Finissez ! je n’en puis plus... Ho ! ho ! hu ! hu !
hi ! hi ! Quelle bonne farce ! Quel beau calembour !
– Arrêtez ! j’étouffe ! j’étrangle ! Ne me regardez
pas comme cela... ou faites-moi cercler, je vais
éclater... »
Malgré ces protestations moitié bouffonnes, moitié
suppliantes, la formidable hilarité allait toujours
croissant, le vacarme augmentait d’intensité, les
planchers et les murailles de la maison se soulevaient et
palpitaient comme un diaphragme humain, secoués par
41
ce rire frénétique, irrésistible, implacable.
Bientôt, au lieu de venir se présenter à moi un à un,
les fantômes grotesques m’assaillirent en masse,
secouant leurs longues manches de pierrot, trébuchant
dans les plis de leur souquenille de magicien, écrasant
leur nez de carton dans des chocs ridicules, faisant voler
en nuage la poudre de leur perruque, et chantant faux
des chansons extravagantes sur des rimes impossibles.
Tous les types inventés par la verve moqueuse des
peuples et des artistes se trouvaient réunis là, mais
décuplés, centuplés de puissance. C’était une cohue
étrange : le pulcinella napolitain tapait familièrement
sur la bosse du punch anglais ; l’arlequin de Bergame
frottait son museau noir au masque enfariné du paillasse
de France, qui poussait des cris affreux ; le docteur
bolonais jetait du tabac dans les yeux du père
Cassandre ; Tartaglia galopait à cheval sur un clown, et
Gilles donnait du pied au derrière à don Spavento ;
Karagheuz, armé de son bâton obscène, se battait en
duel avec un bouffon Osque.
Plus loin se démenaient confusément les fantaisies
des songes drolatiques, créations hybrides, mélange
informe de l’homme, de la bête et de l’ustensile, moines
ayant des roues pour pieds et des marmites pour ventre,
guerriers bardés de vaisselle brandissant des sabres de
bois dans des serres d’oiseau, hommes d’État mus par
42
des engrenages de tournebroche, rois plongés à mi-
corps dans des échauguettes en poivrière, alchimistes à
la tête arrangée en soufflet, aux membres contournés en
alambics, ribaudes faites d’une agrégation de citrouilles
à renflements bizarres, tout ce que peut tracer dans la
fièvre chaude du crayon un cynique à qui l’ivresse
pousse le coude.
Cela grouillait, cela rampait, cela trottait, cela
sautait, cela grognait, cela sifflait, comme dit Goethe
dans la nuit du Walpurgis.
Pour me soustraire à l’empressement outré de ces
baroques personnages, je me réfugiai dans un angle
obscur, d’où je pus les voir se livrant à des danses telles
que n’en connut jamais la Renaissance au temps de
Chicard, ou l’Opéra sous le règne de Musard, le roi du
quadrille échevelé. Ces danseurs, mille fois supérieurs à
Molière, à Rabelais, à Swift et à Voltaire, écrivaient,
avec un entrechat ou un balancé, des comédies si
profondément philosophiques, des satires d’une si haute
portée et d’un sel si piquant, que j’étais obligé de me
tenir les côtes dans mon coin.
Daucus-Carota exécutait, tout en s’essuyant les
yeux, des pirouettes et des cabrioles inconcevables,
surtout pour un homme qui avait des jambes en racine
de mandragore, et répétait d’un ton burlesquement
piteux :
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« C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire ! »
Ô vous qui avez admiré la sublime stupidité d’Odry,
la niaiserie enrouée d’Alcide Tousez, la bêtise pleine
d’aplomb d’Arnal, les grimaces de macaque de Ravel,
et qui croyez savoir ce que c’est qu’un masque
comique, si vous aviez assisté à ce bal de Gustave
évoqué par le hachich, vous conviendriez que les
farceurs les plus désopilants de nos petits théâtres sont
bons à sculpter aux angles d’un catafalque ou d’un
tombeau !
Que de faces bizarrement convulsées ! que d’yeux
clignotants et pétillants de sarcasmes sous leur
membrane d’oiseau ! quels rictus de tirelire ! quelles
bouches en coups de hache ! quels nez facétieusement
dodécaèdres ! quels abdomens gros de moquerie
pantagruéliques !
Comme à travers tout ce fourmillement de
cauchemar sans angoisse se dessinaient par éclairs des
ressemblances soudaines et d’un effet irrésistible, des
caricatures à rendre jaloux Daumier et Gavarni, des
fantaisies à faire pâmer d’aise les merveilleux artistes
chinois, les Phidias du poussah et du magot !
Toutes les visions n’étaient pas cependant
monstrueuses ou burlesques ; la grâce se montrait aussi
dans ce carnaval de formes : près de la cheminée, une
petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux
44
blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté
trente-deux petites dents grosses comme des grains de
riz, et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin,
prolongé, brodé de trilles et de points d’orgues, qui me
traversait le tympan, et, par un magnétisme nerveux, me
forçait à commettre une foule d’extravagances.
La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on
n’entendait plus que des soupirs convulsifs, des
gloussements inarticulés. Le rire avait perdu son timbre
et tournait au grognement, le spasme succédait au
plaisir ; le refrain de Daucus-Carota allait devenir vrai.
Déjà plusieurs hachichins anéantis avaient roulé à
terre avec cette molle lourdeur de l’ivresse qui rend les
chutes peu dangereuses ; des exclamations telles que
celles-ci : « - Mon Dieu, que je suis heureux ! quelle
félicité ! je nage dans l’extase ! je suis en paradis ! je
plonge dans les abîmes de délices ! » se croisaient, se
confondaient, se couvraient.
Des cris rauques jaillissaient des poitrines
oppressées ; les bras se tendaient éperdument vers
quelque vision fugitive ; les talons et les nuques
tambourinaient sur le plancher. Il était temps de jeter
une goutte d’eau froide sur cette vapeur brûlante, ou la
chaudière eût éclaté.
L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le
plaisir, et qui en a tant pour la douleur, n’aurait pu
45
supporter une plus haute pression de bonheur.
Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à
la voluptueuse intoxication afin de surveiller la fantasia
et d’empêcher de passer par les fenêtres ceux d’entre
nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la
caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant
ensemble, s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un
glorieux accord résonnant avec force fit taire toutes les
rumeurs et changea la direction de l’ivresse.
VI. Kief.
Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans
le Freyschütz ; cette mélodie céleste eut bientôt dissipé,
comme un souffle qui balaie des nuées difformes, les
visions ridicules dont j’étais obsédé. Les larves
grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils,
où elles se cachèrent entre les plis des rideaux en
poussant de petits soupirs étouffés, et de nouveau il me
sembla que j’étais seul dans le salon.
L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup
sûr, une masse de sonorité plus grande que le piano
touché par le voyant (on appelle ainsi l’adepte sobre).
46
Les notes vibraient avec tant de puissance, qu’elles
m’entraient dans la poitrine comme des flèches
lumineuses ; bientôt l’air joué me parut sortir de moi-
même ; mes doigts s’agitaient sur un clavier absent ; les
sons en jaillissaient bleus et rouges, en étincelles
électriques ; l’âme de Weber s’était incarnée en moi.
Le morceau achevé, je continuai par des
improvisations intérieures, dans le goût du maître
allemand, qui me causaient des ravissements
ineffables ; quel dommage qu’une sténographie
magique n’ait pu recueillir ces mélodies inspirées,
entendues de moi seul, et que je n’hésite pas, c’est bien
modeste de ma part, à mettre au-dessus des chefs-
d’oeuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.
Ô Pillet ! ô Vatel ! un des trente opéras que je fis en
dix minutes vous enrichirait en six mois.
À la gaieté un peu convulsive du commencement
avait succédé un bien-être indéfinissable, un calme sans
bornes.
J’étais dans cette période bienheureuse du hachich
que les Orientaux appellent le kief. Je ne sentais plus
mon corps ; les liens de la matière et de l’esprit étaient
déliés ; je me mouvais par ma seule volonté dans un
milieu qui n’offrait pas de résistance.
C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes
47
dans le monde aromal où nous irons après notre mort.
Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de
grotte azurine, formaient dans la chambre une
atmosphère où je voyais vaguement trembler des
contours indécis ; cette atmosphère, à la fois fraîche et
tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau
d’un bain, dans un baiser d’une douceur énervante ; si
je voulais changer de place, l’air caressant faisait autour
de moi mille remous voluptueux ; une langueur
délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur
le sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on
abandonne.
Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur
degré de perfection, les esprits et les anges en traversant
les éthers et les cieux, et à quoi l’éternité pouvait
s’occuper dans les paradis.
Rien de matériel ne se mêlait à cette extase ; aucun
désir terrestre n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour
lui-même n’aurait pu l’augmenter, Roméo hachichin
eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se penchant dans
les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à
travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait
resté au bas de l’échelle de soie, et, quoique je sois
éperdument amoureux de l’ange de jeunesse et de
beauté créé par Shakespeare, je dois convenir que la
plus belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut
48
pas la peine de se déranger.
Aussi je regardais d’un oeil paisible, bien que
charmé, la guirlande de femmes idéalement belles qui
couronnaient la frise de leur divine nudité ; je voyais
luire des épaules de satin, étinceler des seins d’argent,
plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des
hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation.
Les spectres charmants qui troublaient saint Antoine
n’eussent eu aucun pouvoir sur moi.
Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes
de contemplation, je me fondais dans l’objet fixé, et je
devenais moi-même cet objet.
Ainsi je m’étais transformé en nymphe Syrinx,
parce que la fresque représentait en effet la fille du
Ladon poursuivie par Pan.
J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive,
et je cherchais à me cacher derrière des roseaux
fantastiques, pour éviter le monstre à pieds de bouc.
VII. Le kief tourne au cauchemar.
Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré.
49
Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses
racines proprement tortillées, il attachait sur moi des
yeux flamboyants ; son bec claquait d’une façon si
sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait dans
toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai
malgré moi.
Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et
de grimaces, et se rapprochait en sautillant comme un
faucheux blessé ou comme un cul-de-jatte dans sa
gamelle.
Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une
voix dont l’accent m’était bien connu, quoique je ne
pusse définir à qui elle appartenait, me dit :
« Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses
jambes pour boire, t’a escamoté la tête, et mis à la
place, non pas une tête d’âne comme Puck à Bottom,
mais une tête d’éléphant ! »
Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je
vis que l’avertissement n’était pas faux.
On m’aurait pris pour une idole indoue ou
javanaise : mon front s’était haussé, mon nez, allongé
en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes oreilles
balayaient mes épaules, et, pour surcroît de
désagrément, j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le
dieu bleu.
50
Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-
Carota, qui sautait et glapissait, et donnait tous les
signes d’une terreur extrême ; je parvins à l’attraper, et
je le cognai si violemment sur le bord de la table, qu’il
finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans
son mouchoir.
Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place
sur le canapé ; mais la même petite voix inconnue me
dit :
« Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis ; les
puissances invisibles cherchent à t’attirer et à te retenir.
Tu es prisonnier ici : essaie de sortir, et tu verras. »
Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair
pour moi que les membres du club n’étaient autres que
des cabalistes et des magiciens qui voulaient
m’entraîner à ma perte.
VIII. Tread-Mill.
Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai
vers la porte du salon, que je n’atteignis qu’au bout
d’un temps considérable, une puissance inconnue me
forçant de reculer d’un pas sur trois. À mon calcul, je
51
mis dix ans à faire ce trajet.
Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait
d’un air de fausse commisération :
« S’il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera
vieux. »
J’étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine
dont les dimensions me parurent changées et
méconnaissables. Elle s’allongeait, s’allongeait...
indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son extrémité,
semblait aussi éloignée qu’une étoile fixe.
Le découragement me prit, et j’allais m’arrêter,
lorsque la petite voix me dit, en m’effleurant presque de
ses lèvres :
« Courage ! elle t’attend à onze heures. »
Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme,
je réussis, par une énorme projection de volonté, à
soulever mes pieds qui s’agrafaient au sol et qu’il me
fallait déraciner comme des troncs d’arbres. Le monstre
aux jambes de mandragore m’escortait en parodiant
mes efforts et en chantant sur un ton de traînante
psalmodie :
« Le marbre gagne ! le marbre gagne ! »
En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le
marbre m’envelopper jusqu’aux hanches comme la
52
Daphné des Tuileries ; j’étais statue jusqu’à mi-corps,
ainsi que ces princes enchantés des Mille et Une Nuits.
Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le
plancher : j’aurais pu jouer le Commandeur dans Don
Juan.
Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier
que j’essayai de descendre ; il était à demi éclairé et
prenait à travers mon rêve des proportions
cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés
d’ombre me semblaient plonger dans le ciel et dans
l’enfer, deux gouffres ; en levant la tête, j’apercevais
indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des
superpositions de paliers innombrables, des rampes à
gravir comme pour arriver au sommet de la tour de
Lylacq ; en la baissant, je pressentais des abîmes de
degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements
de circonvolutions.
« Cet escalier doit percer la terre de part en part, me
dis-je en continuant ma marche machinale. Je
parviendrai au bas le lendemain du jugement dernier. »
Les figures des tableaux me regardaient d’un air de
pitié, quelques-unes s’agitaient avec des contorsions
pénibles, comme des muets qui voudraient donner un
avis important dans une occasion suprême. On eût dit
qu’elles voulaient m’avertir d’un piège à éviter, mais
une force inerte et morne m’entraînait ; les marches
53
étaient molles et s’enfonçaient sous moi, ainsi que les
échelles mystérieuses dans les épreuves de franc-
maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques
s’affaissaient comme des ventres de crapauds ; de
nouveaux paliers, de nouveaux degrés, se présentaient
sans cesse à mes pas résignés, ceux que j’avais franchis
se replaçaient d’eux-mêmes devant moi.
Ce manège dura mille ans, à mon compte.
Enfin j’arrivai au vestibule, où m’attendait une autre
persécution non moins terrible.
La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que
j’avais remarquée en entrant, me barrait le passage avec
des intentions évidemment hostiles ; ses yeux verdâtres
pétillaient d’ironie, sa bouche sournoise riait
méchamment ; elle s’avançait vers moi presque à plat
ventre, traînant dans la poussière son caparaçon de
bronze, mais ce n’était pas par soumission ; des
frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne, et
Daucus-Carota l’excitait comme on fait d’un chien
qu’on veut faire battre :
« Mords-le ! mords-le ! de la viande de marbre pour
une bouche d’airain, c’est un fier régal. »
Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je
passai outre. Une bouffée d’air froid vint me frapper la
figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages m’apparut
54
tout à coup. Un semis d’étoiles poudrait d’or les veines
de ce grand bloc de lapis-lazuli.
J’étais dans la cour.
Pour vous rendre l’effet que me produisit cette
sombre architecture, il me faudrait la pointe dont
Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres
merveilleux : la cour avait pris les proportions du
Champ-de-Mars, et s’était en quelques heures bordée
d’édifices géants qui découpaient sur l’horizon une
dentelure d’aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons,
de pyramides, dignes de Rome et de Babylone.
Ma surprise était extrême, je n’avais jamais
soupçonné l’île Saint-Louis de contenir tant de
magnificences monumentales, qui d’ailleurs eussent
couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais
pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui
avaient pu, dans une soirée, élever de semblables
constructions.
« Tu es le jouet de vaines illusions ; cette cour est
très petite, murmura la voix ; elle a vingt-sept pas de
long sur vingt-cinq de large.
– Oui, oui, grommela l’avorton bifurqué, des pas de
bottes de sept lieues. Jamais tu n’arriveras à onze
heures ; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une
moitié de tes cheveux est déjà grise... Retourne là-haut,
55
c’est le plus sage. »
Comme je n’obéissais pas, l’odieux monstre
m’entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s’aidant
de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré
ma résistance, me fit remonter l’escalier où j’avais
éprouvé tant d’angoisses, et me réinstalla, à mon grand
désespoir, dans le salon d’où je m’étais si péniblement
échappé.
Alors le vertige s’empara complètement de moi ; je
devins fou, délirant.
Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu’au plafond
en me disant :
« Imbécile, je t’ai rendu ta tête, mais, auparavant,
j’avais enlevé la cervelle avec une cuiller. »
J’éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la
main à mon crâne, je le trouvai ouvert, et je perdis
connaissance.
IX. Ne croyez pas aux chronomètres.
En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens
vêtus de noir, qui s’abordaient d’un air triste et se
56
serraient la main avec une cordialité mélancolique,
comme des personnes affligées d’une douleur
commune.
Ils disaient :
« Le Temps est mort ; désormais il n’y aura plus ni
années, ni mois, ni heures ; le Temps est mort, et nous
allons à son convoi.
– Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne
m’attendais pas à cet événement ; il se portait à
merveille pour son âge, ajouta une des personnes en
deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.
– L’éternité était usée, il faut bien faire une fin,
reprit un autre.
– Grand Dieu ! m’écriai-je frappé d’une idée subite,
s’il n’y a plus de temps, quand pourra-t-il être onze
heures ?...
– Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota,
en me jetant son nez à la figure, et en se montrant à moi
sous son véritable aspect... Jamais... il sera toujours
neuf heures un quart... L’aiguille restera sur la minute
où le Temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice de
venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner
t’asseoir pour recommencer encore, et cela jusqu’à ce
que tu marches sur l’os de tes talons. »
Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai
57
quatre ou cinq cents fois le voyage, interrogeant le
cadran avec une inquiétude horrible.
Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la
pendule et me faisait d’épouvantables grimaces.
L’aiguille ne bougeait pas.
« Misérable ! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je
ivre de rage.
– Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire... mais
les soleils tomberont en poussière avant que cette flèche
d’acier ait avancé d’un millionnième de millimètre.
– Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais
esprits, la chose tourne au spleen, dit le voyant, faisons
un peu de musique. La harpe de David sera remplacée
cette fois par un piano d’Érard. »
Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies
d’un mouvement vif et d’un caractère gai...
Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-
mandragore, qui s’amoindrissait, s’aplatissait, se
décolorait et poussait des gémissements inarticulés ;
enfin il perdit toute apparence humaine, et roula sur le
parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.
Le charme était rompu.
« Alleluia ! le Temps est ressuscité, crièrent des
voix enfantines et joyeuses ; va voir la pendule
58
maintenant ! »
L’aiguille marquait onze heures.
« Monsieur, votre voiture est en bas », me dit le
domestique.
Le rêve était fini.
Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté,
comme les officiers après le convoi de Malbrouck.
Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui
m’avait causé tant de tortures, et quelques instants après
j’étais dans ma chambre en pleine réalité ; les dernières
vapeurs soulevées par le hachich avaient disparu.
Ma raison était revenue, ou du moins ce que
j’appelle ainsi, faute d’autre terme.
Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une
pantomime ou d’un vaudeville, ou à faire des vers
rimants de trois lettres.
59
Arria Marcella
Souvenir de Pompéi
60
Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait
ensemble le voyage d’Italie, visitaient l’année dernière
le musée des Studj, à Naples, où l’on a réuni les
différents objets antiques exhumés des fouilles de
Pompéi et d’Herculanum.
Ils s’étaient répandus à travers les salles et
regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques
détachés des murs de la ville morte, selon que leur
caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux avait fait une
rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des
cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et
des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.
Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une
vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de
ses camarades, absorbé qu’il était dans une
contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant
d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagulée
portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de
moule de statue, brisé par la fonte ; l’oeil exercé d’un
artiste y eût aisément reconnu la coupe d’un sein
admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui
d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du
voyageur vous l’indique, que cette lave, refroidie autour
du corps d’une femme, en a gardé le contour charmant.
61
Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit quatre
villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis
deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous ; la
rondeur d’une gorge a traversé les siècles lorsque tant
d’empires disparus n’ont pas laissé de trace ! Ce cachet
de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un volcan,
ne s’est pas effacé.
Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les
deux amis d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le
touchant à l’épaule, le fit tressaillir comme un homme
surpris dans son secret. Evidemment Octavien n’avait
entendu venir ni Max ni Fabio.
« Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des
heures entières à chaque armoire, ou nous allons
manquer l’heure du chemin de fer, et nous ne verrons
pas Pompéi aujourd’hui.
– Que regarde donc le camarade ? ajouta Fabio, qui
s’était rapproché. Ah ! l’empreinte trouvée dans la
maison d’Arrius Diomèdes. » Et il jeta sur Octavien un
coup d’oeil rapide et singulier.
Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la
visite s’acheva sans autre incident. En sortant des Studj,
les trois amis montèrent dans un corricolo et se firent
mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec
ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de
clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu,
62
harnaché comme une mule d’Espagne, courant au galop
sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu’il
soit besoin d’en faire la description ici, et d’ailleurs
nous n’écrivons pas des impressions de voyage sur
Naples, mais le simple récit d’une aventure bizarre et
peu croyable, quoique vraie.
Le chemin de fer par lequel on va à Pompéi longe
presque toujours la mer, dont les longues volutes
d’écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui
ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est
formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et
produit, par son ton foncé, un contraste avec le bleu du
ciel et le bleu de l’eau ; parmi tout cet éclat, la terre
seule semble retenir l’ombre.
Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie,
Portici, rendu célèbre par l’opéra de M. Auber, Resina,
Torre del Greco, Torre dell’ Annunziata, dont on
aperçoit en passant les maisons à arcades et les toits en
terrasses, ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de
chaux méridional, quelque chose de plutonien et de
ferrugineux comme Manchester et Birmingham ; la
poussière y est noire, une suie impalpable s’y accroche
à tout ; on sent que la grande forge du Vésuve halète et
fume à deux pas de là.
Les trois amis descendirent à la station de Pompéi,
en riant entre eux du mélange d’antique et de moderne
63
que présentent naturellement à l’esprit ces mots :
Station de Pompéi. Une ville gréco-romaine et un
débarcadère de railway !
Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur
lequel voltigeaient quelques bourres blanches, qui
sépare le chemin de fer de l’emplacement de la ville
déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors
des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement,
un guide les prit. Calamité qu’il est difficile de conjurer
en Italie.
Il faisait une de ces heureuses journées si communes
à Naples, où par l’éclat du soleil et la transparence de
l’air les objets prennent des couleurs qui semblent
fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt
au monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a
vu une fois cette lumière d’or et d’azur en emporte au
fond de sa brume une incurable nostalgie.
La ville ressuscitée, ayant secoué un coin de son
linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous
un jour aveuglant. Le Vésuve découpait dans le fond
son cône sillonné de stries de laves bleues, roses,
violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard,
presque imperceptible dans la lumière, encapuchonnait
la crête écimée de la montagne ; au premier abord, on
eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par
les temps les plus sereins, estompent le front des pics
64
élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces
filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme
des trous d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur
légère. Le volcan, d’humeur débonnaire ce jour-là,
fumait tout tranquillement sa pipe, et sans l’exemple de
Pompéi ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas cru
d’un caractère plus féroce que Montmartre ; de l’autre
côté, de belles collines aux lignes ondulées et
voluptueuses comme des hanches de femme, arrêtaient
l’horizon ; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les
birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville,
tirait sa placide barre d’azur.
L’aspect de Pompéi est des plus surprenants ; ce
brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même
les natures les plus prosaïques et les moins
compréhensives, deux pas vous mènent de la vie
antique à la vie moderne, et du christianisme au
paganisme ; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues
où les formes d’une existence évanouie sont conservées
intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y
fussent par les livres et les dessins, une impression aussi
étrange que profonde. Octavien surtout semblait frappé
de stupeur et suivait machinalement le guide d’un pas
de somnambule, sans écouter la nomenclature
monotone et apprise par coeur que ce faquin débitait
comme une leçon.
65
Il regardait d’un oeil effaré ces ornières de char
creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui
paraissent dater d’hier tant l’empreinte en est fraîche ;
ces inscriptions tracées en lettres rouges, d’un pinceau
cursif, sur les parois des murailles : affiches de
spectacle, demandes de location, formules votives,
enseignes, annonces de toutes sortes, curieuses comme
le serait dans deux mille ans, pour les peuples inconnus
de l’avenir, un pan de mur de Paris retrouvé avec ses
affiches et ses placards, ces maisons aux toits effondrés
laissant pénétrer d’un coup d’oeil tous ces mystères
d’intérieur, tous ces détails domestiques que négligent
les historiens et dont les civilisations emportent le
secret avec elles ; ces fontaines à peine taries, ce forum
surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe, et
dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes
sculptées, attendent dans leur pureté d’arête qu’on les
mette en place ; ces temples voués à des dieux passés à
l’état mythologique et qui alors n’avaient pas un athée ;
ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces
cabarets où se voit encore sur le marbre la tache
circulaire laissée par la tasse des buveurs ; cette caserne
aux colonnes peintes d’ocre et de minium que les
soldats ont égratignée de caricatures de combattants, et
ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés,
qui pourraient reprendre leurs représentations, si la
troupe qui les desservait, réduite à l’état d’argile, n’était
66
pas occupée, peut-être, à lutter le bondon d’un tonneau
de bière ou à boucher une fente de mur, comme la
poussière d’Alexandre et de César, selon la
mélancolique réflexion d’Hamlet.
Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique
tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu’en haut
des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les
morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand
effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la
queue et en se tapissant dans les fentes des assises
ruinées ; et quoique les vases d’airain ou de terre,
destinés à répercurer les sons, n’existassent plus, sa
voix n’en résonnait pas moins pleine et vibrante.
Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures
qui recouvrent les portions de Pompéi encore
ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à l’autre extrémité de
la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines
plongent dans les toits des édifices enterrés, en
disjoignent les tuiles, en fendent les plafonds, en
disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où
de vulgaires légumes fructifient sur des merveilles
d’art, matérielles images de l’oubli que le temps déploie
sur les plus belles choses.
L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu
celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils
connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi
67
familièrement que celle des places de taureaux en
Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la
solidité de la construction et la beauté des matériaux.
Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un
chemin de traverse la rue de la Fortune, écoutant d’une
oreille distraite le cicerone, qui en passant devant
chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné
lors de sa découverte, d’après quelque particularité
caractéristique : – la maison du Taureau de bronze, la
maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de
la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la
Fortune à l’angle de la rue Consulaire, l’académie de
Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du
Chirurgien, la Douane, l’habitation des Vestales,
l’auberge d’Albinus, les Thermopoles, et ainsi de suite
jusqu’à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.
Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont
les ornements ont disparu, offre dans son arcade
intérieure deux profondes rainures destinées à laisser
glisser une herse, comme un donjon du Moyen Age à
qui l’on aurait cru ce genre de défense particulier.
« Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompéi,
la ville gréco-latine, d’une fermeture aussi
romantiquement gothique ? Vous figurez-vous un
chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette
porte pour se faire lever la herse, comme un page du
68
XVe siècle ?
– Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio,
et cet aphorisme lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a
été formulé par Salomon.
– Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune !
continua Octavien en souriant avec une ironie
mélancolique.
– Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette
petite conversation s’était arrêté devant une inscription
tracée à la rubrique sur la muraille extérieure, veux-tu
voir des combats de gladiateurs ? – Voici les affiches :
– Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril, – les
mâts sont dressés, – vingt paires de gladiateurs lutteront
aux nones, – et si tu crains pour la fraîcheur de ton teint,
rassure-toi, on tendra les voiles ; – à moins que tu ne
préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne heure,
ceux-ci se couperont la gorge le matin – matutini erunt ;
on n’est pas plus complaisant. »
En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette
voie bordée de sépulcres qui, dans nos sentiments
modernes, serait une lugubre avenue pour une ville,
mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes
pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un
cadavre horrible, ne contenaient qu’une pincée de
cendres, idée abstraite de la mort. L’art embellissait ces
dernières demeures, et, comme dit Goethe, le païen
69
décorait des images de la vie les sarcophages et les
urnes.
C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio
visitaient, avec une curiosité allègre et une joyeuse
plénitude d’existence qu’ils n’auraient pas eues dans un
cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement
dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin,
semblent se rattacher encore à la vie et n’inspirent
aucune de ces froides répulsions, aucune de ces terreurs
fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres.
Ils s’arrêtèrent devant le tombeau de Mammia, la
prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un
cyprès ou un peuplier ; ils s’assirent dans l’hémicycle
du triclinium des repas funéraires, riant comme des
héritiers ; ils lurent avec force lazzi les épitaphes de
Nevoleja, de Labeon et de la famille Arria, suivis
d’Octavien, qui semblait plus touché que ses
insouciants compagnons du sort de ces trépassés de
deux mille ans.
Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une
des habitations les plus considérables de Pompéi. On y
monte par des degrés de briques, et lorsqu’on a dépassé
la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on
se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le
centre des maisons espagnoles et moresques et que les
anciens appelaient impluvium ou cavaedium ; quatorze
70
colonnes de briques recouvertes de stuc forment, des
quatre côtés, un portique ou péristyle couvert,
semblable au cloître des couvents, et sous lequel on
pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette
cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc,
d’un effet doux et tendre à l’oeil. Dans le milieu, un
bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore,
recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du
portique. – Cela produit un singulier effet d’entrer ainsi
dans la vie antique et de fouler avec des bottes vernies
des marbres usés par les sandales et les cothurnes des
contemporains d’Auguste et de Tibère.
Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon
d’été, ouvert du côté de la mer pour en aspirer les
fraîches brises. C’était là qu’on recevait et qu’on faisait
la sieste pendant les heures brûlantes, quand soufflait ce
grand zéphyr africain chargé de langueurs et d’orages.
Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour
qui donne de la lumière aux appartements et où les
visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur
les appelât ; il les conduisit ensuite sur la terrasse de
marbre blanc d’où la vue s’étend sur les jardins verts et
sur la mer bleue ; puis il leur fit voir le nymphaeum ou
salle de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses
colonnes de stuc, son pavé de mosaïque et sa cuve de
marbre qui reçut tant de corps charmants évanouis
comme des ombres ; – le cubiculum, où flottèrent tant
71
de rêves venus de la porte d’ivoire, et dont les alcôves
pratiquées dans le mur étaient fermées par un
conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent
encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation, la
chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la
bibliothèque, le musée des tableaux, le gynécée ou
appartement des femmes, composé de petites chambres
en partie ruinées, dont les parois conservent des traces
de peintures et d’arabesques comme des joues dont on a
mal essuyé le fard.
Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage
inférieur, car le sol est beaucoup plus bas du côté du
jardin que du côté de la voie des Tombeaux, ils
traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont
l’une est creusée de niches architecturales, comme on
en voit au vestibule de la salle des Ambassadeurs à
l’Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave
ou de cellier dont la destination était clairement
indiquée par huit amphores d’argile dressées contre le
mur et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de
Falerne et de Massique comme des odes d’Horace.
Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail
obstrué d’orties, dont il changeait les feuilles traversées
de lumières en émeraudes et en topazes, et ce gai détail
naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.
« C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante,
72
dont le ton s’accordait à peine avec le sens des paroles,
que l’on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la
dame dont l’empreinte se voit au musée de Naples. Elle
avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine
tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont
gardé sa forme. »
Les phrases banales du guide causèrent une vive
émotion à Octavien. Il se fit montrer l’endroit exact où
ces restes précieux avaient été découverts, et s’il n’eût
été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré
à quelque lyrisme extravagant ; sa poitrine se gonflait,
ses yeux se trempaient de furtives moiteurs : cette
catastrophe, effacée par vingt siècles d’oubli, le
touchait comme un malheur tout récent ; la mort d’une
maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et
une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant
que Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où
cette femme, pour laquelle il se sentait pris d’un amour
rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du
volcan.
« Assez d’archéologie comme cela ! s’écria Fabio ;
nous ne voulons pas écrire une dissertation sur une
cruche ou une tuile du temps de Jules César pour
devenir membre d’une académie de province, ces
souvenirs classiques me creusent l’estomac. Allons
dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette
73
osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que
des beefsteaks fossiles et des oeufs frais pondus avant
la mort de Pline.
– Je ne dirai pas comme Boileau :
Un sot, quelquefois, ouvre un avis important,
fit Max en riant, ce serait malhonnête ; mais cette idée a
du bon. Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans
un triclinium quelconque, couchés à l’antique, servis
par des esclaves, en manière de Lucullus ou de
Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup
d’huîtres du lac Lucrin ; les turbots et les rougets de
l’Adriatique sont absents ; le sanglier d’Apulie manque
sur le marché ; les pains et les gâteaux au miel figurent
au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de
leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré
de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut
encore mieux que le néant. Qu’en pense le cher
Octavien ? »
Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à
Pompéi le jour de l’éruption du Vésuve pour sauver la
dame aux anneaux d’or et mériter ainsi son amour,
n’avait pas entendu une phrase de cette conversation
gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par
Max le frappèrent seuls, et comme il n’avait pas envie
d’entamer une discussion, il fit, à tout hasard, un signe
74
d’assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant
les remparts, le chemin de l’hôtellerie.
L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert
qui sert de vestibule à l’osteria, et dont les murailles,
crépies à la chaux, étaient décorées de quelques croûtes
qualifiées par l’hôte : Salvator Rosa, Espagnolet,
cavalier Massimo, et autres noms célèbres de l’école
napolitaine, qu’il se crut obligé d’exalter.
« Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre
éloquence en pure perte. Nous ne sommes pas des
Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles
toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette
belle brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans
l’escalier.
Le palforio, comprenant que ses hôtes
n’appartenaient pas au genre mystifiable des philistins
et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie pour
glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des
meilleurs crus : château-margaux, grand-laffite retour
des Indes, sillery de Moët, Hochmeyer, Scarlatwine,
Porto et porter, ale et gingerbeer, Lacryma-Christi blanc
et rouge, capri et falerne.
« Quoi ! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le
mets à la fin de ta nomenclature ; tu nous fais subir une
litanie oenologique insupportable, dit Max en sautant à
la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de fureur
75
comique ; mais tu n’as donc pas le sentiment de la
couleur locale ? tu es donc indigne de vivre dans ce
voisinage antique ? Est-il bon au moins, ton falerne ? a-
t-il été mis en amphore sous le consul Plancus ? –
consule Planco.
– Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin
n’est pas mis en amphore, mais il est vieux et coûte 10
carlins la bouteille », répondit l’hôte.
Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine
et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi
de Londres ; la terre avait des tons d’azur et le ciel des
reflets d’argent d’une douceur inimaginable ; l’air était
si tranquille que la flamme des bougies posées sur la
table n’oscillait même pas.
Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la
table et se tint debout, fixant ses yeux sur les trois
convives, dans une attitude de bas-relief, et soufflant
dans son instrument aux sons doux et mélodieux,
quelqu’une de ces cantilènes populaires en mode
mineur dont le charme est pénétrant.
Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du
flûteur qui précédait Duilius.
« Notre repas s’arrange d’une façon assez antique, il
ne nous manque que des danseuses gaditanes et des
couronnes de lierre, dit Fabio en se versant une large
76
rasade de vin de Falerne.
– Je me sens en veine de faire des citations latines
comme un feuilleton des Débats ; il me revient des
strophes d’ode, ajouta Max.
– Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio,
justement alarmés ; rien n’est indigeste comme le latin
à table. »
La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la
bouche, le coude sur la table, regardent un certain
nombre de flacons vidés, surtout lorsque le vin est
capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun
exposa son système, dont voici à peu près le résumé.
Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la
jeunesse. Voluptueux et positif, il ne se payait pas
d’illusions et n’avait en amour aucun préjugé. Une
paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu
qu’elle fût belle ; le corps le touchait plus que la robe ;
il riait beaucoup de certains de ses amis amoureux de
quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu’il
serait plus logique d’être épris d’un étalage de
marchand de nouveautés. Ces opinions, fort
raisonnables au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient
passer pour un homme excentrique.
Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les
entreprises difficiles, que les intrigues compliquées ; il
77
cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire,
et conduisait l’amour comme une partie d’échecs, avec
des coups médités longtemps, des effets suspendus, des
surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un
salon, la femme qui paraissait avoir le moins de
sympathie à son endroit, était celle qu’il choisissait
pour but de ses attaques ; la faire passer de l’aversion à
l’amour par des transitions habiles, était pour lui un
plaisir délicieux ; s’imposer aux âmes qui le
repoussaient, mater les volontés rebelles à son
ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes.
Comme certains chasseurs qui courent les champs, les
bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec
des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute,
pour un maigre gibier que les trois quarts du temps ils
dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne s’en
souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt.
Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le
séduisait guère, non qu’il fît des rêves de collégien tout
pétris de lis et de roses comme un madrigal de
Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop
de détails prosaïques et rebutants ; trop de pères
radoteurs et décorés ; de mères coquettes, portant des
fleurs naturelles dans de faux cheveux ; de cousins
rougeauds et méditant des déclarations ; de tantes
ridicules, amoureuses de petits chiens. Une gravure à
l’aqua-tinte, d’après Horace Vernet ou Delaroche,
78
accrochée dans la chambre d’une femme, suffisait pour
arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique
encore qu’amoureux, il demandait une terrasse de
l’Isola-Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de
lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût voulu enlever
son amour du milieu de la vie commune et en
transporter la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il
épris tour à tour d’une passion impossible et folle pour
tous les grands types féminins conservés par l’art ou
l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il
aurait voulu que les ondulations des siècles
apportassent jusqu’à lui une de ces sublimes
personnifications des désirs et des rêves humains, dont
la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste
toujours dans l’espace et le temps. Il s’était composé un
sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane
de Poitiers, Jeanne d’Aragon. Quelquefois aussi il
aimait des statues, et un jour, en passant au Musée
devant la Vénus de Milo, il s’était écrié : « Oh ! qui te
rendra les bras pour m’écraser contre ton sein de
marbre ! » À Rome, la vue d’une épaisse chevelure
nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait jeté dans
un bizarre délire ; il avait essayé, au moyen de deux ou
trois de ces cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix
d’or, et remis à une somnambule d’une grande
puissance, d’évoquer l’ombre et la forme de cette
morte ; mais le fluide conducteur s’était évaporé après
79
tant d’années, et l’apparition n’avait pu sortir de la nuit
éternelle.
Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des
Studj, l’empreinte recueillie dans la cave de la villa
d’Arrius Diomèdes excitait chez Octavien des élans
insensés vers un idéal rétrospectif ; il tentait de sortir du
temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de
Titus.
Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et, la
tête un peu alourdie par les classiques fumées du
falerne, ne tardèrent pas à s’endormir. Octavien, qui
avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne
voulant pas troubler par une ivresse grossière l’ivresse
poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à
l’agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait
pas, et sortit de l’osteria à pas lents pour rafraîchir son
front et calmer sa pensée à l’air de la nuit.
Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent
à l’entrée par laquelle on pénètre dans la ville morte, il
déplaça la barre de bois qui la ferme et s’engagea au
hasard dans les décombres.
La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons
pâles, divisant les rues en deux tranches de lumière
argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, avec ses
teintes ménagées, dissimulait la dégradation des
édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue
80
du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées
de lézardes, les toits effrondrés par l’éruption ; les
parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et
un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans
l’esquisse d’un tableau, indiquait tout un ensemble
écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient
avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation
d’une vie fantastique.
Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de
vagues formes humaines dans l’ombre ; mais elles
s’évanouissaient dès qu’elles atteignaient la portion
éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur
indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur
les attribua d’abord à quelque papillonnement de ses
yeux, à quelque bourdonnement de ses oreilles, – ce
pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de la brise
marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou
d’une couleuvre, car tout vit dans la nature, même la
mort, tout bruit, même le silence. Cependant il
éprouvait une espèce d’angoisse involontaire, un léger
frisson, qui pouvait être causé par l’air froid de la nuit,
et faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la
tête ; il ne se sentait plus seul comme tout à l’heure
dans la ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la
même idée que lui, et le cherchaient-ils à travers ces
ruines ? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de
pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et
81
disparus à l’angle d’un carrefour ? Cette explication
toute naturelle, Octavien comprenait à son trouble
qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il
faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La
solitude et l’ombre s’étaient peuplées d’êtres invisibles
qu’il dérangeait ; il tombait au milieu d’un mystère, et
l’on semblait attendre qu’il fût parti pour commencer.
Telles étaient les idées extravagantes qui lui
traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de
vraisemblance de l’heure, du lieu et de mille détails
alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de
nuit dans quelque vaste ruine.
En passant devant une maison qu’il avait remarquée
pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein,
il vit, dans un état d’intégrité parfaite, un portique dont
il avait cherché à rétablir l’ordonnance : quatre
colonnes d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur,
et le fût enveloppé comme d’une draperie pourpre
d’une teinte de minium, soutenaient une cimaise
coloriée d’ornements polychromes, que le décorateur
semblait avoir achevée hier ; sur la paroi latérale de la
porte un molosse de Laconie, exécuté à l’encaustique et
accompagné de l’inscription sacramentelle : Cave
canem, aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur
peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot Ave, en lettres
osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes
amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de
82
rubrique, n’avaient pas une crevasse. La maison s’était
exhaussée d’un étage, et le toit de tuiles dentelé d’un
acrotère de bronze, projetait son profil intact sur le bleu
léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.
Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au
soir par un architecte inconnu, tourmentait beaucoup
Octavien, sûr d’avoir vu cette maison le jour même
dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux
reconstructeur avait travaillé bien vite, car les
habitations voisines avaient le même aspect récent et
neuf ; tous les piliers étaient coiffés de leurs
chapiteaux ; pas une pierre, pas une brique, pas une
pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne
manquaient aux parois luisantes des façades, et par
l’interstice des péristyles on entrevoyait, autour du
bassin de marbre de cavaedium, des lauriers roses et
blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens
s’étaient trompés ; l’éruption n’avait pas eu lieu, ou
bien l’aiguille du temps avait reculé de vingt heures
séculaires sur le cadran de l’éternité.
Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il
dormait tout debout et marchait dans un rêve. Il
s’interrogea sérieusement pour savoir si la folie ne
faisait pas danser devant lui ses hallucinations ; mais il
fut obligé de reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou.
Un changement singulier avait eu lieu dans
83
l’atmosphère ; de vagues teintes roses se mêlaient, par
dégradations violettes, aux lueurs azurées de la lune ; le
ciel s’éclaircissait sur les bords ; on eût dit que le jour
allait paraître. Octavien tira sa montre ; elle marquait
minuit. Craignant qu’elle ne fût arrêtée, il poussa le
ressort de la répétition ; la sonnerie tinta douze fois ; il
était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours
augmentant, la lune se fondait dans l’azur de plus en
plus lumineux ; le soleil se levait.
Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se
brouillaient, put se convaincre qu’il se promenait non
dans une Pompéi morte, froid cadavre de ville qu’on a
tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompéi
vivante, jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé
les torrents de boue brûlante du Vésuve.
Un prodige inconcevable le reportait, lui Français du
XIXe siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en
réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une
ville détruite avec ses habitants disparus ; car un
homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison
voisine.
Cet homme portait les cheveux courts et la barbe
rasée, une tunique de couleur brune et un manteau
grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de manière à
ne pas gêner sa marche ; il allait d’un pas rapide,
presque cursif, et passa à côté d’Octavien sans le voir.
84
Un panier de sparterie pendait à son bras, et il se
dirigeait vers le Forum Nundinarium ; – c’était un
esclave, un Davus quelconque allant au marché ; il n’y
avait pas à s’y tromper.
Des bruits de roues se firent entendre, et un char
antique, traîné par des boeufs blancs et chargé de
légumes, s’engagea dans la rue. À côté de l’attelage
marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par le
soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une
espèce de chemise de toile bouffant à la ceinture ; un
chapeau de paille conique, rejeté derrière le dos et
retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête
d’un type inconnu aujourd’hui, son front bas traversé de
dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez
droit, ses yeux tranquilles comme ceux de ses boeufs, et
son cou d’Hercule campagnard. Il touchait gravement
ses bêtes de l’aiguillon, avec une pose de statue à faire
tomber Ingres en extase.
Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il
continua sa route ; une fois il retourna la tête, ne
trouvant pas sans doute d’explication à l’aspect de ce
personnage étrange pour lui, mais laissant, dans sa
placide stupidité rustique, le mot de l’énigme à de plus
habiles.
Des paysans campaniens parurent aussi, poussant
devant eux des ânes chargés d’outres de vin, et faisant
85
tinter des sonnettes d’airain ; leur physionomie différait
de celle des paysans d’aujourd’hui comme une médaille
diffère d’un sou.
La ville se peuplait graduellement comme un de ces
tableaux de diorama, d’abord déserts, et qu’un
changement d’éclairage anime de personnages
invisibles jusque-là.
Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient
changé de nature. Tout à l’heure, dans l’ombre
trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont
les plus braves ne se défendent pas, au milieu de
circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison
ne peut expliquer. Sa vague terreur s’était changée en
stupéfaction profonde ; il ne pouvait douter, à la netteté
de leurs perceptions, du témoignage de ses sens, et
cependant ce qu’il voyait était parfaitement incroyable.
– Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation
de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le
jouet d’une hallucination. – Ce n’étaient pas des
fantômes qui défiliaient sous ses yeux, car la vive
lumière du soleil les illuminait avec une réalité
irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se
projetaient sur les trottoirs et les murailles. – Ne
comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au
fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne
résista plus à son aventure, il se laissa faire à toutes ces
86
merveilles, sans prétendre s’en rendre compte ; il se dit
que puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui
était donné de vivre quelques heures dans un siècle
disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la
solution d’un problème incompréhensible, et il continua
bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce
spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle
époque de la vie de Pompéi était-il transporté ? Une
inscription d’édilité, gravée sur une muraille, lui apprit,
par le nom des personnages publics, qu’on était au
commencement du règne de Titus, – soit en l’an 79 de
notre ère. – Une idée subite traversa l’âme d’Octavien ;
la femme dont il avait admiré l’empreinte au musée de
Naples devait être vivante, puisque l’éruption du
Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août
de cette même année ; il pouvait donc la retrouver, la
voir, lui parler... Le désir fou qu’il avait ressenti à
l’aspect de cette cendre moulée sur des contours divins
allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être
impossible à un amour qui avait eu la force de faire
reculer le temps, et passer deux fois la même heure
dans le sablier de l’éternité.
Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de
belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant
du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur
leur tête ; des patriciens en toges blanches bordées de
bandes de pourpre, suivis de leur cortège de clients, se
87
dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient
autour des boutiques, toutes désignées par des
enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur
petitesse et leur forme les boutiques moresques
d’Alger ; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un
glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription
hic habitat felicitas, témoignaient de précautions
superstitieuses contre le mauvais oeil ; Octavien
remarqua même une boutique d’amulettes dont
l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail
bifurquées, et de petits Priapes en or, comme on en
trouve encore à Naples aujourd’hui, pour se préserver
de la jettature, et il se dit qu’une superstition durait plus
qu’une religion.
En suivant le trottoir qui borde chaque rue de
Pompéi, et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de
cette invention, Octavien se trouva face à face avec un
beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une
tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de
fine laine blanche, souple comme du cachemire. La vue
d’Octavien, coiffé de l’affreux chapeau moderne,
sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes
emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des
bottes luisantes, parut surprendre le jeune Pompéien,
comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un
Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers de
griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant,
88
comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata
pas de rire au nez d’Octavien, et prenant en pitié ce
pauvre barbare égaré dans cette ville gréco-romaine, il
lui dit d’une voix accentuée et douce :
« Advena, salve. »
Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompéi,
sous le règne du divin empereur Titus, très puissant et
très auguste, s’exprimât en latin, et pourtant Octavien
tressaillit en entendant cette langue morte dans une
bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir été
fort en thème, et remporté des prix au concours général.
Le latin enseigné par l’Université lui servit en cette
occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de
classe, il répondit au salut du Pompéien en style de De
viris illustribus et de Selectae e profanis d’une façon
suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien
qui fit sourire le jeune homme.
« Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le
Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j’ai fait mes
études à Athènes.
– Je sais encore moins de grec que de latin, répondit
Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de
Lutèce.
– Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans
les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange
89
costume portes-tu ? Les Gaulois que j’ai vus à Rome
n’étaient pas habillés ainsi. »
Octavien entreprit de faire comprendre au jeune
Pompéien que vingt siècles s’étaient écoulés depuis la
conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode
avait pu changer ; mais il y perdit son latin, et à vrai
dire ce n’était pas grand-chose.
« Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est
la tienne, dit le jeune homme ; à moins que tu ne
préfères la liberté de la taverne : on est bien à l’auberge
d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus
Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près
de la deuxième tour ; mais si tu veux, je te servirai de
guide dans cette ville inconnue pour toi ; – tu me plais,
jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma
crédulité en prétendant que l’empereui Titus, qui règne
aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le
Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix,
ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître
dans le ciel désert, d’où les grands dieux sont tombés. –
Par Pollux ! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une
inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives à
propos, l’on donne la Casina de Plaute, récemment
remise au théâtre ; c’est une curieuse et bouffonne
comédie qui t’amusera, n’en comprendrais-tu que la
pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure ; je te ferai
90
placer au banc des hôtes et des étrangers. »
Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit
théâtre comique que les trois amis avaient visité dans la
journée.
Le Français et le citoyen de Pompéi prirent les rues
de la Fontaine d’Abondance, des Théâtres, longèrent le
collège et le temple d’Isis, l’atelier du statuaire, et
entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique par un
vomitoire latéral. Grâce à la recommandation
d’Holconius, Octavien fut placé près du proscenium, un
endroit qui répondrait à nos baignoires d’avant-scène.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une
curiosité bienveillante et un léger susurrement courut
dans l’amphithéâtre.
La pièce n’était pas encore commencée ; Octavien
en profita pour regarder la salle. Les gradins demi
circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique
patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient en
s’élargissant d’un espace vide correspondant à notre
parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d’une
mosaïque de marbres grecs ; un gradin plus large
formait, de distance en distance, une zone distinctive, et
quatre escaliers correspondant aux vomitoires et
montant de la base au sommet de l’amphithéâtre, le
divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas.
Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en
91
petites lames d’ivoire où étaient désignés, par leurs
numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le
titre de la pièce représentée et le nom de son auteur,
arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les
nobles, les hommes mariés, les jeunes gens, les soldats,
dont on voyait luire les casques de bronze, occupaient
des rangs séparés. – C’était un spectacle admirable que
ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien
drapés, s’étalant sur les premiers gradins et contrastant
avec les parures variées des femmes, placées au-dessus,
et les capes grises des gens du peuple, relégués aux
bancs supérieurs, près des colonnes qui supportent le
toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs interstices, un
ciel d’un bleu intense comme le champ d’azur d’une
panathénée ; – une fine pluie d’eau, aromatisée de
safran, tombait des frises en gouttelettes imperceptibles,
et parfumait l’air qu’elle rafraîchissait. Octavien pensa
aux émanations fétides qui vicient l’atmosphère de nos
théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer
comme des lieux de torture, et il trouva que la
civilisation n’avait pas beaucoup marché.
Le rideau, soutenu par une poutre transversale,
s’abîma dans les profondeurs de l’orchestre, les
musiciens s’installèrent dans leur tribune, et le Prologue
parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d’un masque
difforme, adapté comme un casque.
92
Le Prologue, après avoir salué l’assistance et
demandé les applaudissements, commença une
argumentation bouffonne. « Les vieilles pièces, disait-
il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, et la
Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être
aux jeunes gens ; tous pouvaient y prendre plaisir : les
uns parce qu’ils la connaissaient, les autres parce qu’ils
ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste,
remise avec soin, et il fallait l’écouter l’âme libre de
tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses créanciers,
car on n’arrête pas au théâtre ; c’était un jour heureux, il
faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum. » Puis
il fit une analyse de la comédie que les acteurs allaient
représenter, avec un détail qui prouve que la surprise
entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens
prenaient au théâtre ; il raconta comment le vieillard
Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la
marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu’il
remplacera dans la nuit des noces ; et comment
Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la
luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à l’écuyer
Chalinus, dans l’idée de favoriser les amours de son
fils ; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un
jeune esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre
et de naissance ingénue, épouse le jeune maître, qu’elle
aime et dont elle est aimée.
Le jeune Français regardait distraitement les acteurs,
93
avec leurs masques aux bouches de bronze, s’évertuer
sur la scène ; les esclaves couraient çà et là pour
simuler l’empressement ; le vieillard hochait la tête et
tendait ses mains tremblantes ; la matrone, le verbe
haut, l’air revêche et dédaigneux, se carrait dans son
importance et querellait son mari, au grand amusement
de la salle. – Tous ces personnages entraient et sortaient
par trois portes pratiquées dans le mur du fond et
communiquant au foyer des acteurs. – La maison de
Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son vieil
ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations, quoique
très bien peintes, étaient plutôt représentatives de l’idée
d’un lieu que du lieu lui-même, comme les coulisses
vagues du théâtre classique.
Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse
Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de
rire, comme celui qu’Homère attribue aux dieux,
circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des
tonnerres d’applaudissements firent vibrer les échos de
l’enceinte ; mais Octavien n’écoutait plus et ne
regardait plus.
Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir
une créature d’une beauté merveilleuse. À dater de ce
moment, les charmants visages qui avaient attiré son
oeil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phoebé ;
tout s’évanouit, tout disparut comme dans un songe ; un
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brouillard estompa les gradins fourmillants de monde,
et la voix criarde des acteurs semblait se perdre dans un
éloignement infini.
Il avait reçu au coeur comme une commotion
électrique, et il lui semblait qu’il jaillissait des
étincelles de sa poitrine lorsque le regard de cette
femme se tournait vers lui.
Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et
crêpelés, noirs comme ceux de la nuit, se relevaient
légèrement vers les tempes à la mode grecque, et dans
son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et
doux, chargés d’une indéfinissable expression de
tristesse voluptueuse et d’ennui passionné ; sa bouche,
dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par
l’ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la
blancheur tranquille du masque ; son col présentait ces
belles lignes pures qu’on ne retrouve à présent que dans
les statues. Ses bras étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la
pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique
d’un rose mauve, partaient deux plis qu’on aurait pu
croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.
La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une
coupe si pure, troubla magnétiquement Octavien ; il lui
sembla que ces rondeurs s’adaptaient parfaitement à
l’empreinte en creux du musée de Naples, qui l’avait
jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au
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fond du coeur que cette femme était bien la femme
étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d’Arrius
Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante,
assistant à la représentation de la Casina de Plaute ? Il
ne chercha pas à se l’expliquer ; d’ailleurs, comment
était-il là lui-même ? Il accepta sa présence comme
dans le rêve on admet l’intervention de personnes
mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec
les apparences de la vie ; d’ailleurs son émotion ne lui
permettait aucun raisonnement. Pour lui, la roue du
temps était sortie de son ornière et son désir vainqueur
choisissait sa place parmi les siècles écoulés ! Il se
trouvait face à face avec sa chimère, une des plus
insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se
remplissait d’un seul coup.
En regardant cette tête si calme et si passionnée, si
froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit
qu’il avait devant lui son premier et son dernier amour,
sa coupe d’ivresse suprême ; il sentit s’évanouir comme
des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes
qu’il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de
toute émotion antérieure. Le passé disparut.
Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé
sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en
ayant l’air de s’occuper de la scène, le regard velouté de
ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd et
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brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se
pencha vers l’oreille d’une fille assise à son côté.
La représentation s’acheva ; la foule s’écoula par les
vomitoires. Octavien, dédaignant les bons offices de
son guide Holconius, s’élança par la première sortie qui
s’offrit à ses pas. À peine eut-il atteint la porte, qu’une
main se posa sur son bras, et qu’une voix féminine lui
dit d’un ton bas, mais de manière à ce qu’il ne perdît
pas un mot :
« Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs
d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes. Ma
maîtresse vous aime, suivez-moi. »
Arria Marcella venait de monter dans sa litière
portée par quatre forts esclaves syriens nus jusqu’à la
ceinture, et faisant miroiter au soleil leurs torses de
bronze. Le rideau de la litière s’entrouvrit, et une main
pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien,
comme pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli
de pourpre retomba, et la litière s’éloigna au pas
cadencé des esclaves.
Tyché fit passer Octavien par des chemins
détournés, coupant les rues en posant légèrement le
pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et
entre lesquelles roulent les roues des chars, et se
dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne
la familiarité d’une ville. Octavien remarqua qu’il
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franchissait des quartiers de Pompéi que les fouilles
n’ont pas découverts ; et qui lui étaient en conséquence
complètement inconnus. Cette circonstance étrange
parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé à ne
s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie
archaïque, qui eût fait devenir un antiquaire fou de
bonheur, il ne voyait plus que l’oeil noir et profond
d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des
siècles, et que la destruction même a voulu conserver.
Ils arrivèrent à une porte dérobée qui s’ouvrit et se
ferma aussitôt, et Octavien se trouva dans une cour
entourée de colonnes de marbre grec d’ordre ionique
peintes, jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune vif,
et le chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus ; une
guirlande d’aristoloche suspendait ses larges feuilles
vertes en forme de coeur aux saillies de l’architecture
comme une arabesque naturelle, et près d’un bassin
encadré de plantes, un flamant rose se tenait debout sur
une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales.
Des panneaux de fresque représentant des
architectures capricieuses ou des paysages de fantaisie
décoraient les murailles. Octavien vit tous ces détails
d’un coup d’oeil rapide, car Tyché le remit aux mains
des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience
toutes les recherches des thermes antiques. Après avoir
passé par les différents degrés de chaleur vaporisée,
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supporté le racloir du strigillaire, senti ruisseler sur lui
les cosmétiques et les huiles parfumées, il fut revêtu
d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre porte
Tyché, qui lui prit la main et le conduisit dans une autre
salle extrêmement ornée.
Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de
dessin, un éclat de coloris et une liberté de touche qui
sentaient le grand maître et non plus le simple
décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et
l’Amour ; une frise composée de cerfs, de lièvres et
d’oiseaux se jouant parmi les feuillages régnaient au-
dessus d’un revêtement de marbre cipolin ; la mosaïque
du pavé travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de
Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec
un art qui faisait illusion.
Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux
places, était accoudée Arria Marcella dans une pose
voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée
de Phidias sur le fronton du Parthénon ; ses chaussures,
brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau
pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre,
s’allongeait au bout d’une légère couverture de byssus
jetée sur elle.
Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance
et portant des perles sur chaque plateau tremblaient
dans la lumière au long de ses joues pâles ; un collier de
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boules d’or, soutenant des grains allongés en poire,
circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le
pli négligé d’un peplum de couleur paille bordé d’une
grecque noire ; une bandelette noire et or passait et
luisait par place dans ses cheveux d’ébène, car elle avait
changé de costume en revenant du théâtre ; et autour de
son bras, comme l’aspic autour du bras de Cléopâtre, un
serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à
plusieurs reprises et cherchait à se mordre la queue.
Une petite table à pieds de griffons, incrustée de
nacre, d’argent et d’ivoire, était dressée près du lit à
deux places, chargée de différents mets servis dans des
plats d’argent et d’or ou de terre émaillée de peintures
précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché dans
ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent
de se rencontrer ensemble.
Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte ; des
fleurs fraîches jonchaient le sol, et les amphores de vin
étaient plongées dans des urnes pleines de neige.
Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à
côté d’elle sur le biclinium et de prendre part au repas ;
– le jeune homme, à demi-fou de surprise et d’amour,
prit au hasard quelques bouchées sur les plats que lui
tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux
frisés, à la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais
elle portait souvent à ses lèvres un vase myrrhin aux
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teintes opalines rempli d’un vin d’une pourpre sombre
comme du sang figé ; à mesure qu’elle buvait, une
imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de
son coeur qui n’avait pas battu depuis tant d’années ;
cependant son bras nu, qu’Octavien effleura en
soulevant sa coupe, était froid comme la peau d’un
serpent ou le marbre d’une tombe.
« Oh ! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler
le morceau de boue durcie qui conserve ma forme, dit
Arria Marcella en tournant son long regard humide vers
Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment vers
moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte
invisible pour les yeux grossiers ; la croyance fait le
dieu, et l’amour fait la femme. On n’est véritablement
morte que quand on n’est plus aimée ; ton désir m’a
rendu la vie, la puissante évocation de ton coeur a
supprimé les distances qui nous séparaient. »
L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune
femme rentrait dans les croyances philosophiques
d’Octavien, croyances que nous ne sommes pas loin de
partager.
En effet, rien ne meurt, tout existe toujours ; nulle
force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action,
toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans
l’océan universel des choses y produit des cercles qui
vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La
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figuration matérielle ne disparaît que pour les regards
vulgaires, et les spectres qui n’en détachent peuplent
l’infini. Pâris continue d’enlever Hélène dans une
région inconnue de l’espace. La galère de Cléopâtre
gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un Cydnus idéal.
Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener
à eux des siècles écoulés en apparence, et faire revivre
des personnages morts pour tous. Faust a eu pour
maîtresse la fille de Tyndare, et l’a conduite à son
château gothique, du fond des abîmes mystérieux de
l’Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne
de Titus et de se faire aimer d’Arria Marcella, fille
d’Arrius Diomèdes, couchée en ce moment près de lui
sur un lit antique dans une ville détruite pour tout le
monde.
« À mon dégoût des autres femmes, répondit
Octavien, à la rêverie invincible qui m’entraînait vers
ses types radieux au fond des siècles comme des étoiles
provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais
que hors du temps et de l’espace. C’était toi que
j’attendais, et ce frêle vestige conservé par la curiosité
des hommes m’a par son secret magnétisme mis en
rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une
réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je
serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet
d’un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien,
c’est que tu seras mon premier et mon dernier amour.
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– Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse,
dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l’épaule de
son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée.
Oh ! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de
ta tiède haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps
sans amour. » Et contre son coeur Octavien sentait
s’élever et s’abaisser ce beau sein, dont le matin même
il admirait le moule à travers la vitre d’une armoire de
musée ; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à
travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et
noir s’était détachée de la tête d’Arria passionnément
renversée, et ses cheveux se répandaient comme un
fleuve noir sur l’oreiller bleu.
Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit
plus qu’un bruit confus de baisers et de soupirs. Les
cailles familières, insouciantes de cette scène
amoureuse, picoraient, sur le pavé mosaïque, les miettes
du festin en poussant de petits cris.
Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui
fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un
vieillard d’aspect sévère et drapé dans un ample
manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était
séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens,
son visage semblait sillonné par la fatigue des
macérations : une petite croix de bois noir pendait à son
col et ne laissait aucun doute sur sa croyance : il
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appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples
du Christ.
À son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion,
cacha sa figure sous un pli de son manteau, comme un
oiseau qui met la tête sous son aile en face d’un ennemi
qu’il ne peut éviter, pour s’épargner au moins l’horreur
de le voir ; tandis qu’Octavien, appuyé sur son coude,
regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait
ainsi brusquement dans son bonheur.
« Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de
reproche, le temps de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes
déportements, et faut-il que tes infâmes amours
empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas ? Ne
peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre
n’est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu
mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ?
Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas calmée, et tes
bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de
coeur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres.
– Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au
nom de cette religion morose qui ne fut jamais la
mienne ; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient
la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez
pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette
existence que l’amour m’a rendue.
– Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui
104
sont des démons. Laisse aller cet homme enchaîné par
tes impures séductions ; ne l’attire plus hors du cercle
de sa vie que Dieu a mesurée ; retourne dans les limbes
du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou
grecs. Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te
semblerait plus hideuse qu’Empouse et Phorkyas, si tu
la pouvais voir telle qu’elle est. »
Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler ; mais
sa voix resta attachée à son gosier, selon l’expression
virgilienne.
« M’obéiras-tu, Arria ? s’écria impérieusement le
grand vieillard.
– Non, jamais », répondit Arria, les yeux étincelants,
les narines dilatées, les lèvres frémissantes, en
entourant le corps d’Octavien de ses beaux bras de
statue, froids, durs et rigides comme le marbre. Sa
beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait ave un
éclat surnaturel à ce moment suprême, comme pour
laisser à son jeune amant un inéluctable souvenir.
« Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut
employer les grands moyens, et rendre ton néant
palpable et visible à cet enfant fasciné », et il prononça
d’une voix pleine de commandement une formule
d’exorcisme qui fit tomber des joues d’Arria les teintes
pourprées que le vin noir du vase myrrhin y avait fait
monter.
105
En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages
qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis
de la montagne fit entendre les premières volées de la
Salutation angélique.
À ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine
brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer
les bras qui l’entouraient ; les draperies qui la
couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les
contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le
malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de
lui, sur le lit du festin, qu’une pincée de cendres mêlée
de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient
des bracelets et des bijoux d’or, et que des restes
informes, tels qu’on les dut découvrir en déblayant la
maison d’Arrius Diomèdes.
Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.
Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la
salle ornée tout à l’heure avec tant d’éclat n’était plus
qu’une ruine démantelée.
Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les
libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en
sursaut, et leur premier soin fut d’appeler leur
compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par
un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient
quelquefois en voyage ; Octavien ne répondit pas, pour
de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de
106
réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent
que le lit n’avait pas été défait.
« Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio,
sans pouvoir gagner sa couchette ; car il n’a pas la tête
forte, ce cher Octavien ; et il sera sorti de bonne heure
pour dissiper les fumées du vin à la fraîcheur matinale.
– Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par
manière de réflexion. Tout ceci me semble assez
étrange. Allons à sa recherche. »
Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent
toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompéi,
entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils
supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à copier
une peinture ou à relever une inscription, et finirent par
le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d’une petite
chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine
à le faire revenir à lui, et quand il eut repris
connaissance, il ne donna pas d’autre explication, sinon
qu’il avait eu la fantaisie de voir Pompéi au clair de la
lune, et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans
doute, n’aurait pas de suite.
La petite bande retourna à Naples par le chemin de
fer, comme elle était venue, et le soir, dans leur loge, à
San Carlo, Max et Fabio regardaient à grand renfort de
jumelles sautiller dans un ballet, sur les traces d’Amalia
Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim de
107
nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d’un
affreux caleçon vert monstre qui les faisait ressembler à
des grenouilles piquées de la tarentule. Octavien, pâle,
les yeux troubles, le maintien accablé, ne paraissait pas
se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après les
merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à
reprendre le sentiment de la vie réelle.
À dater de cette visite à Pompéi, Octavien fut en
proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et
les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt
qu’ils ne la soulageaient ; l’image d’Arria Marcella le
poursuivait toujours, et le triste dénouement de sa
bonne fortune fantastique n’en détruisait pas le charme.
N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à
Pompéi et se promena, comme la première fois, dans
les ruines, au clair de lune, le coeur palpitant d’un
espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela
pas ; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres ; il
n’entendit que des piaulements d’oiseaux de nuit
effrayés ; il ne rencontra plus son ami Rufus
Holconius ; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette
sur le bras ; Arria Marcella resta obstinément dans la
poussière.
En désespoir de cause, Octavien s’est marié
dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est
folle de lui. Il est parfait pour sa femme ; cependant
108
Ellen, avec cet instinct du coeur que rien ne trompe,
sent que son mari est amoureux d’une autre ; mais de
qui ? C’est ce que l’espionnage le plus actif n’a pu lui
apprendre. Octavien n’entretient pas de danseuse ; dans
le monde, il n’adresse aux femmes que des galanteries
banales ; il a même répondu très froidement aux
avances marquées d’une princesse russe, célèbre par sa
beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant
l’absence de son mari, n’a fourni aucune preuve
d’infidélité aux soupçons d’Ellen. Mais comment
pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella, fille
d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère ?
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Le chevalier double
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Qui rend donc la blonde Edwige si triste ? que fait-
elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude
au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la
statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau ?
Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le
duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais ;
comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du
rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme,
en tombant sans relâche de ses yeux sur son coeur, l’a
percé et traversé à jour.
Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à
Jésus-Christ le doux Sauveur ? doutez-vous de
l’indulgence de la très sainte Vierge Marie ? Pourquoi
portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains
diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes
et des Willis ? Vous allez être mère ; c’était votre plus
cher voeu ; votre noble époux, le comte Lodbrog, a
promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à
l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.
Hélas ! hélas ! la pauvre Edwige a le coeur percé des
sept glaives de la douleur ; un terrible secret pèse sur
son âme. Il y a quelques mois, un étranger est venu au
château ; il faisait un terrible temps cette nuit-là : les
111
tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes
piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent
frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.
L’étranger était beau comme un ange, mais comme
un ange tombé ; il souriait doucement et regardait
doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous
glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on
éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce
scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui
guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements ;
il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.
Cet étranger était un maître chanteur ; son teint
bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux ; il disait
venir du fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité
pour cette nuit-là seulement.
Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore
d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le
vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la
rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne
de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.
Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies
qui troublaient le coeur et donnaient des idées
furieuses ; tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir
vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son
épaule ; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et
semblait applaudir en secouant ses ailes. – Edwige
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pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune ;
Edwige rougissait, rougissait comme les roses de
l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand
fauteuil, languissante, à demi-morte, enivrée comme si
elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font
mourir.
Enfin le maître chanteur put partir ; un petit sourire
bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour,
Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans
l’angle de la fenêtre.
Edwige est mère ; elle a un bel enfant tout blanc et
tout vermeil. – Le vieux comte Lodbrog a commandé
au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille
pièces d’or à l’orfèvre dans une bourse de peau de
renne pour fabriquer le ciboire ; il sera large et lourd, et
tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le
videra pourra dire qu’il est un bon buveur.
L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le
regard noir de l’étranger : sa mère l’a bien vu. Ah !
pauvre Edwige ! pourquoi avez-vous tant regardé
l’étranger avec sa harpe et son corbeau ?...
Le chapelain ondoie l’enfant ; – on lui donne le nom
d’Oluf, un bien beau nom ! – Le mire monte sur la plus
haute tour pour lui tirer l’horoscope.
Le temps était clair et froid : comme une mâchoire
113
de loup cervier aux dents aiguës et blanches, une
découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le
bord de la robe du ciel ; les étoiles larges et pâles
brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des
soleils d’argent.
Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour
et la minute ; il fait de longs calculs en encre rouge sur
un long parchemin tout constellé de signes
cabalistiques ; il rentre dans son cabinet, et remonte sur
la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses
supputations, son thème de nativité est juste comme un
trébuchet à peser les pierres fines ; cependant il
recommence : il n’a pas fait d’erreur.
Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et
une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme
l’enfer ; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-
il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double ?
Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la
chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main
osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage :
« Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux
influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre
précieux fils : l’une bonne, l’autre mauvaise ; c’est
pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est
soumis à un double ascendant ; il sera très heureux ou
très malheureux, je ne sais lequel ; peut-être tous les
114
deux à la fois. »
Le comte Lodbrog répondit au mire : « L’étoile
verte l’emportera. » Mais Edwige craignait dans son
coeur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son
menton dans sa main, son coude sur son genou, et
recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après
avoir allaité son enfant, son unique occupation était de
regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons
drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les
ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.
De temps en temps un corbeau passait devant la
vitre, croassant et secouant cette poussière argentée.
Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se
tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard
de tigre, au charmant sourire de vipère.
Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur
son coeur, sur son coeur percé à jour.
Le jeune Oluf est un enfant bien étrange : on dirait
qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux
enfants d’un caractère différent ; un jour il est bon
comme un ange, un autre jour il est méchant comme un
diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup
d’ongles le visage de sa gouvernante.
Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa
moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il
115
a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit
drôle insupportable : tantôt il pleure, tantôt il rit ; il est
capricieux comme la lune, fantasque comme une
femme ; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif
apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait
succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la
plus absolue ; quoiqu’il soit seul, il paraît converser
avec un interlocuteur invisible ! Quand on lui demande
la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge
le tourmente.
Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de
plus en plus inexplicable ; sa physionomie, quoique
parfaitement belle, est d’une expression embarrassante ;
il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la
race du Nord ; mais sous son front blanc comme la
neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni
maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la
race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières
orangées un oeil aux longs cils noirs, un oeil de jais
illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un
regard velouté, cruel et doucereux comme celui du
maître chanteur de Bohême.
Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les
années ! Edwige repose maintenant sous les arches
ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux
comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son
116
nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas
beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle
statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une
levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce
qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais
le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore
que la mourante.
Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a
vingt ans aujourd’hui. Il est très adroit à tous les
exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui ; il refend la
flèche qui vient de se planter en tremblant dans le coeur
du but ; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les
plus sauvages.
Il n’a jamais impunément regardé une femme ou
une jeune fille ; mais aucune de celles qui l’ont aimé
n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère
s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une
femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la
passion, l’autre éprouve de la haine ; tantôt l’étoile
verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous
dit : « Ô blanches vierges du Nord, étincelantes et pures
comme les glaces du pôle ; prunelles de clair de lune ;
joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale ! » Et
l’autre jour il s’écriait : « Ô filles d’Italie, dorées par le
soleil et blondes comme l’orange ! coeurs de flamme
dans des poitrines de bronze ! » Ce qu’il y a de plus
117
triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.
Hélas ! pauvres désolées, tristes ombres plaintives,
vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est
plus malheureux que vous ; son coeur est un terrain
sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus,
dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de
l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.
Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles
veloutées du verbascum aux profondes découpures,
sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans
la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une
pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses
larmes. Mina, Dora, Thécla ! la terre est-elle bien
lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants ?
Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer ; il
lui dit de seller son cheval.
« Maître, regardez comme la neige tombe, comme le
vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des
sapins ; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les
loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les
rennes à l’agonie ?
– Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige
comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau ; je
passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu
l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes
118
s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de
mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre
renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse
fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre. »
Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre
depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon
cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et
Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur
d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de
la petite tourelle aiguë en forme de poivrière, se penche
sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune
fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de
la plaine le panache du chevalier.
Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont
il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la
campagne ; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un
seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les
nageoires étendues, comme des pétrifications dans la
pâte du marbre ; les quatre fers du cheval, armés de
crochets, mordent solidement la dure surface ; un
brouillard, produit par sa sueur et sa respiration,
l’enveloppe et le suit ; on dirait qu’il galope dans un
nuage ; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de
chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants,
de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.
Voici le bois de sapins ; pareils à des spectres, ils
119
étendent leurs bras appesantis chargés de nappes
blanches ; le poids de la neige courbe les plus jeunes et
les plus flexibles : on dirait une suite d’arceaux
d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les
rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque
arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un
nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la
terreur.
Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins
croisent inextricablement leurs branches lamentables ; à
peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la
chaîne de collines neigeuses qui se détachent en
blanches ondulations sur le ciel noir et terne.
Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui
porterait sans plier Odin le gigantesque ; nul obstacle ne
l’arrête ; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les
fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux
que son sabot heurte sous la neige une aigrette
d’étincelles aussitôt éteintes.
« Allons, Mopse, courage ! tu n’as plus à traverser
que la petite plaine et le bois de bouleaux ; une jolie
main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien
chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à
pleine mesure. »
Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux !
toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre,
120
les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur
l’obscurité de l’atmosphère : on dirait une immense
corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte
avec tous ses stalactites ; les ramifications et les fleurs
bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des
dessins plus compliqués et plus variés.
« Seigneur Oluf, que vous avez tardé ! j’avais peur
que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou
que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune
châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de
chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi
êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un
compagnon ? Aviez-vous donc peur de passer tout seul
par la forêt ?
– De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de
mon âme ? dit Oluf très surpris à la jeune châtelaine.
– Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez
toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du
chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède ;
défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je
n’écouterai jamais vos propos d’amour : je ne puis être
la femme de deux hommes à la fois. »
Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement
parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de
Brenda ; il s’en alla fort mécontent et résolu à
combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le
121
rencontrer.
Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le
lendemain la route du château à tourelles en forme de
poivrière : les amoureux ne se rebutent pas aisément.
Tout en cheminant il se disait : « Brenda sans doute
est folle ; et que veut-elle dire avec son chevalier à
l’étoile rouge ? »
La tempête était des plus violentes ; la neige
tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre
du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de
Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir,
tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. À
leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui
battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.
Fenris et Murg s’arrêtèrent subitement : leurs
naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude ; ils
subodorent la présence d’un ennemi. – Ce n’est point
un loup ni un renard ; un loup et un renard ne seraient
qu’une bouchée pour ces braves chiens.
Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au
détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de
grande taille et suivi de deux chiens énormes.
Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé
exactement de même, avec un surcot historié du même
blason ; seulement il portait sur son casque une plume
122
rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il
fallait que l’un des deux chevaliers reculât.
« Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit
le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais
est un long voyage ; on m’attend, il faut que j’arrive.
– Par la moustache de mon père, c’est vous qui
reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les
amoureux sont pressés », répondit Oluf en portant la
main sur la garde de son épée.
L’inconnu tira la sienne, et le combat commença.
Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en
faisaient jaillir des gerbes d’étincelles pétillantes ;
bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent
ébréchées comme des scies. On eût pris les
combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la
brume de leur respiration haletante, pour deux noirs
forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux,
animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à
belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des
lambeaux de poitrail ; ils s’agitaient avec des
soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de
derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings
fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que
leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus
leurs têtes ; les chiens n’étaient qu’une morsure et
qu’un hurlement.
123
Les gouttes de sang, suintant à travers les écailles
imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la
neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu
d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes
tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers
étaient blessés.
Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au
chevalier inconnu ; il souffrait des blessures qu’il faisait
et de celles qu’il recevait : il avait éprouvé un grand
froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et
chercherait le coeur, et pourtant sa cuirasse n’était pas
faussée à l’endroit du coeur : sa seule blessure était un
coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le
vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et
recevoir était une chose indifférente.
Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le
terrible heaume de son adversaire. – Ô terreur ! que vit
le fils d’Edwige et de Lodbrog ? il se vit lui-même
devant lui : un miroir eût été moins exact. Il s’était battu
avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile
rouge ; le spectre jeta un grand cri et disparut.
La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le
brave Oluf continua son chemin ; en revenant le soir à
son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui
cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à
l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à
124
laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le coeur d’Oluf,
cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et
bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et
la faire voir à sa fiancée : il n’y avait plus que la verte,
la rouge avait disparu.
En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige
qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf
que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de
réconciliation céleste. – Le vieux Lodbrog en sourit
d’aise sous sa moustache blanche au fond de son
tombeau ; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien
témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait
réfléchir. – L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car
l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu
l’influence maligne de l’oeil orange, du corbeau noir et
de l’étoile rouge : l’homme a terrassé l’incube.
Cette histoire montre comme un seul moment
d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir
d’influence.
Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les
maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies
enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous
fiez qu’à l’étoile verte ; et vous qui avez le malheur
d’être double, combattez bravement, quand même vous
devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre
épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.
125
Si vous demandez qui nous a apporté cette légende
de Norvège, c’est un cygne ; un bel oiseau au bec jaune,
qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.
126
Deux acteurs pour un rôle
127
I. Un rendez-vous au jardin impérial.
On touchait aux derniers jours de novembre : le
Jardin impérial de Vienne était désert, une bise aiguë
faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran et
grillées par les premiers froids ; les rosiers des
parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient
traîner leurs branchages dans la boue. Cependant la
grande allée, grâce au sable qui la recouvre, était sèche
et praticable. Quoique dévasté par les approches de
l’hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d’un certain
charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort
loin ses arcades rousses, laissant deviner confusément à
son extrémité un horizon de collines déjà noyées dans
les vapeurs bleuâtres et le brouillard du soir ; au-delà, la
vue s’étendait sur le Prater et le Danube ; c’était une
promenade faite à souhait pour un poète.
Un jeune homme arpentait cette allée avec des
signes visibles d’impatience ; son costume, d’une
élégance un peu théâtrale, consistait en une redingote
de velours noir à brandebourgs d’or bordée de fourrure,
un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands
montant jusqu’à mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-
128
sept à vingt-huit ans ; ses traits pâles et réguliers étaient
pleins de finesse, et l’ironie se blottissait dans les plis
de ses yeux et les coins de sa bouche ; à l’Université,
dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore
la casquette à feuilles de chêne des étudiants, il devait
avoir donné beaucoup de fil à retordre aux philistins et
brillé au premier rang des burschen et des renards.
Le très court espace dans lequel il circonscrivait sa
promenade montrait qu’il attendait quelqu’un ou plutôt
quelqu’une, car le Jardin impérial de Vienne, au mois
de novembre, n’est guère propice aux rendez-vous
d’affaires.
En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au
bout de l’allée : une coiffe de soie noire couvrait ses
riches cheveux blonds, dont l’humidité du soir avait
légèrement défrisé les longues boucles ; son teint,
ordinairement d’une blancheur de cire vierge, avait pris
sous les morsures du froid des nuances de roses de
Bengale. Groupée et pelotonnée comme elle était dans
sa mante garnie de martre, elle ressemblait à ravir à la
statuette de La Frileuse ; un barbet noir l’accompagnait,
chaperon commode, sur l’indulgence et la discrétion
duquel on pouvait compter.
– Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en
prenant le bras du jeune homme, qu’il y a plus d’une
heure que je suis habillée et prête à sortir, et ma tante
129
n’en finissait pas avec ses sermons sur les dangers de la
valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les
carpes au bleu. Je suis sortie sous le prétexte d’acheter
des brodequins gris dont je n’ai nul besoin. C’est
pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous ces petits
mensonges dont je me repens et que je recommence
toujours ; aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer
au théâtre ; c’était bien la peine d’étudier si longtemps
la théologie à Heidelberg ! Mes parents vous aimaient
et nous serions mariés aujourd’hui. Au lieu de nous voir
à la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial,
nous serions assis côte à côte près d’un beau poêle de
Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l’avenir de
nos enfants : ne serait-ce pas, Henrich, un sort bien
heureux ?
– Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme
en pressant sous le satin et les fourrures le bras potelé
de la jolie Viennoise ; mais, que veux-tu ! c’est un
ascendant invincible ; le théâtre m’attire ; j’en rêve le
jour, j’y pense la nuit ; je sens le désir de vivre dans la
création des poètes, il me semble que j’ai vingt
existences. Chaque rôle que je joue me fait une vie
nouvelle ; toutes ces passions que j’exprime, je les
éprouve ; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor : quand
on est tout cela, on ne peut que difficilement se résigner
à l’humble condition de pasteur de village.
130
– C’est fort beau ; mais vous savez bien que mes
parents ne voudront jamais d’un comédien pour gendre.
– Non, certes, d’un comédien obscur, pauvre artiste
ambulant, jouet des directeurs et du public ; mais d’un
grand comédien couvert de gloire et
d’applaudissements, plus payé qu’un ministre, si
difficiles qu’ils soient, ils en voudront bien. Quand je
viendrai vous demander dans une belle calèche jaune
dont le verni pourra servir de miroir aux voisins
étonnés, et qu’un grand laquais galonné m’abattra le
marchepied, croyez-vous, Katy, qu’ils me refuseront ?
– Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que
vous en arriverez jamais là ?... Vous avez du talent ;
mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup de
bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont
vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera
passé, et alors voudrez-vous toujours épouser la vieille
Katy, ayant à votre disposition les amours de toutes ces
princesses de théâtre si joyeuses et si parées ?
– Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain
que vous ne croyez ; j’ai un engagement avantageux au
théâtre de la Porte de Carinthie, et le directeur a été si
content de la manière dont je me suis acquitté de mon
dernier rôle, qu’il m’a accordé une gratification de deux
mille thalers.
– Oui, reprit la jeune fille d’un air sérieux, ce rôle de
131
démon dans la pièce nouvelle ; je vous avoue, Henrich,
que je n’aime pas voir un chrétien prendre le masque de
l’ennemi du genre humain et prononcer des paroles
blasphématoires. L’autre jour, j’allai vous voir au
théâtre de Carinthie, et à chaque instant je craignais
qu’un véritable feu d’enfer ne sortît des trappes où vous
vous engloutissiez dans un tourbillon d’esprit-de-vin. Je
suis revenue chez moi toute troublée et j’ai fait des
rêves affreux.
– Chimères que tout cela, ma bonne Katy ; et
d’ailleurs, c’est demain la dernière représentation, et je
ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te déplaît
tant.
– Tant mieux ! car je ne sais quelles vagues
inquiétudes me travaillent l’esprit, et j’ai bien peur que
ce rôle, profitable à votre gloire, ne le soit pas à votre
salut ; j’ai peur aussi que vous ne preniez de mauvaises
moeurs avec des damnés comédiens. Je suis sûre que
vous ne dites plus vos prières, et la petite croix que je
vous avais donnée, je parierais que vous l’avez perdue.
Henrich se justifia en écartant les revers de son
habit ; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.
Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient
parvenus à la rue du Thabor dans la Leopoldstadt,
devant la boutique du cordonnier renommé pour la
perfection de ses brodequins gris ; après avoir causé
132
quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de son
barbet noir, non sans avoir livré ses jolis doigts effilés
au serrement de main d’Henrich.
Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de
sa maîtresse, à travers les souliers mignons et les gentils
brodequins symétriquement rangés sur les tringles de
cuivre de la devanture ; mais le brouillard avait étamé
les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler
qu’une silhouette confuse ; alors, prenant une héroïque
résolution, il pirouetta sur ses talons et s’en alla d’un
pas délibéré au gasthof de l’Aigle à deux têtes.
II. Le gasthof de l’Aigle à deux têtes.
Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au
gasthof de l’Aigle à deux têtes ; la société était la plus
mélangée du monde, et le caprice de Callot et celui de
Goya, réunis, n’auraient pu produire un plus bizarre
amalgame de types caractéristiques. L’Aigle à deux
têtes était une de ces bienheureuses caves célébrées par
Hoffmann, dont les marches sont si usées, si onctueuses
et si glissantes, qu’on ne peut poser le pied sur la
première sans se trouver tout de suite au fond, les
coudes sur la table, la pipe à la bouche, entre un pot de
133
bière et une mesure de vin nouveau.
À travers l’épais nuage de fumée qui vous prenait
d’abord à la gorge et aux yeux, se dessinaient, au bout
de quelques minutes, toute sorte de figures étranges.
C’étaient des Valaques avec leur cafetan et leur
bonnet de peau d’Astrakan, des Serbes, des Hongrois
aux longues moustaches noires, caparaçonnés de
dolmans et de passementeries ; des Bohèmes au teint
cuivré, au front étroit, au profil busqué ; d’honnêtes
Allemands en redingote à brandebourgs, des Tatars aux
yeux retroussés à la chinoise ; toutes les populations
imaginables. L’Orient y était représenté par un gros
Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du
latakié dans une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie,
avec un fourneau de terre rouge et un bout d’ambre
jaune.
Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et
buvait : la boisson se composait de bière forte et d’un
mélange de vin rouge nouveau avec du vin blanc plus
ancien ; la nourriture, de tranches de veau froid, de
jambon ou de pâtisseries.
Autour des tables tourbillonnait sans repos une de
ces longues valses allemandes qui produisent sur les
imaginations septentrionales le même effet que le
hachich et l’opium sur les Orientaux ; les couples
passaient et repassaient avec rapidité ; les femmes,
134
presque évanouies de plaisir sur le bras de leur danseur,
au bruit d’une valse de Lanner, balayaient de leurs
jupes les nuages de fumée de pipe et rafraîchissaient le
visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs
morlaques, accompagnés d’un joueur de guzla,
récitaient une espèce de complainte dramatique qui
paraissait divertir beaucoup une douzaine de figures
étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de
mouton.
Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla
prendre place à une table où étaient déjà assis trois ou
quatre personnages de joyeuse mine et de belle humeur.
– Tiens, c’est Henrich ! s’écria le plus âgé de la
bande ; prenez garde à vous, mes amis : foenum habet
in cornu. Sais-tu que tu avais vraiment l’air diabolique
l’autre soir : tu me faisais presque peur. Et comment
s’imaginer qu’Henrich, qui boit de la bière comme nous
et ne recule pas devant une tranche de jambon froid,
vous prenne des airs si venimeux, si méchants et si
sardoniques, et qu’il lui suffise d’un geste pour faire
courir le frisson dans toute la salle ?
– Eh ! pardieu ! c’est pour cela qu’Henrich est un
grand artiste, un sublime comédien. Il n’y a pas de
gloire à représenter un rôle qui serait dans votre
caractère ; le triomphe, pour une coquette, est de jouer
supérieurement les ingénues.
135
Henrich s’assit modestement, se fit servir un grand
verre de vin mélangé, et la conversation continua sur le
même sujet. Ce n’était de toutes parts qu’admiration et
compliments.
– Ah ! si le grand Wolfgang de Goethe t’avait vu !
disait l’un.
– Montre-nous tes pieds, disait l’autre : je suis sûr
que tu as l’ergot fourchu.
Les autres buveurs, attirés par ces exclamations,
regardaient sérieusement Henrich, tout heureux d’avoir
l’occasion d’examiner de près un homme si
remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois
connu Henrich à l’Université, et dont ils savaient à
peine le nom, s’approchaient de lui en lui serrant la
main cordialement, comme s’ils eussent été ses intimes
amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient en
passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et
veloutés.
Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait
pas prendre part à l’enthousiasme général ; la tête
renversée en arrière, il tambourinait distraitement, avec
ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche
militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce
de humph ! singulièrement dubitatif.
L’aspect de cet homme était des plus bizarres,
136
quoiqu’il fût mis comme un honnête bourgeois de
Vienne, jouissant d’une fortune raisonnable ; ses yeux
gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des
lueurs phosphoriques comme celles des chats. Quand
ses lèvres pâles et plates se desserraient, elles laissaient
voir deux rangées de dents très blanches, très aiguës et
très séparées, de l’aspect le plus cannibale et le plus
féroce ; ses ongles longs, luisants et recourbés,
prenaient de vagues apparences de griffes ; mais cette
physionomie n’apparaissait que par éclairs rapides ;
sous l’oeil qui le regardait fixement, sa figure reprenait
bien vite l’apparence bourgeoise et débonnaire d’un
marchand viennois retiré du commerce, et l’on
s’étonnait d’avoir pu soupçonner de scélératesse et de
diablerie une face si vulgaire et si triviale.
Intérieurement Henrich était choqué de la
nonchalance de cet homme ; ce silence si dédaigneux
ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants
compagnons l’accablaient. Ce silence était celui d’un
vieux connaisseur exercé, qui ne se laisse pas prendre
aux apparences et qui a vu mieux que cela dans son
temps.
Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud
enthousiaste d’Henrich, ne put supporter cette mine
froide, et, s’adressant à l’homme singulier, comme le
prenant à témoin d’une assertion qu’il avançait :
137
– N’est-ce pas, monsieur, qu’aucun acteur n’a mieux
joué le rôle de Méphistophélès que mon camarade que
voilà ?
– Humph ! dit l’inconnu en faisant miroiter ses
prunelles glauques et craquer ses dents aiguës, M.
Henrich est un garçon de talent et que j’estime fort ;
mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore
bien des choses.
Et, se dressant tout à coup :
– Avez-vous jamais vu le diable, monsieur
Henrich ?
Il fit cette question d’un ton si bizarre et si moqueur,
que tous les assistants se sentirent passer un frisson
dans le dos.
– Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité
de votre jeu. L’autre soir, j’étais au théâtre de la Porte
de Carinthie, et je n’ai pas été satisfait de votre rire ;
c’était un rire d’espiègle, tout au plus. Voici comme il
faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.
Et là-dessus, comme pour lui donner l’exemple, il
lâcha un éclat de rire si aigu, si strident, si sardonique,
que l’orchestre et les valses s’arrêtèrent à l’instant
même ; les vitres du gasthof tremblèrent. L’inconnu
continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable
et convulsif qu’Henrich et ses compagnons, malgré leur
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frayeur, ne pouvaient s’empêcher d’imiter.
Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof
répétaient, comme un écho affaibli, les dernières notes
de ce ricanement grêle et terrible, et l’inconnu n’était
plus là.
III. Le Théâtre de la porte de Carinthie.
Quelques jours après cet incident bizarre, qu’il avait
presque oublié et dont il ne se souvenait plus que
comme de la plaisanterie d’un bourgeois ironique,
Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce
nouvelle.
Sur la première banquette de l’orchestre était assis
l’inconnu du gasthof, et, à chaque mot prononcé par
Henrich, il hochait la tête, clignait les yeux, faisait
claquer sa langue contre son palais et donnait les signes
de la plus vive impatience : « Mauvais ! mauvais ! »
murmurait-il à demi-voix.
Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières,
applaudissaient et disaient :
– Voilà un monsieur bien difficile !
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À la fin du premier acte, l’inconnu se leva, comme
ayant pris une résolution subite, enjamba les timbales,
la grosse caisse et le tamtam, et disparut par la petite
porte qui conduit de l’orchestre au théâtre.
Henrich, en attendant le lever du rideau, se
promenait dans la coulisse, et, arrivé au bout de sa
courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en se
retournant, debout au milieu de l’étroit corridor, un
personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et
qui le regardait avec des yeux dont la transparence
verdâtre avait dans l’obscurité une profondeur inouïe ;
des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient quelque
chose de féroce à son sourire sardonique.
Henrich ne put méconnaître l’inconnu du gasthof de
l’Aigle à deux têtes, ou plutôt le diable en personne ; car
c’était lui.
– Ah ! ah ! mon petit monsieur, vous voulez jouer le
rôle du diable ! Vous avez été bien médiocre dans le
premier acte, et vous donneriez vraiment une trop
mauvaise opinion de moi aux braves habitants de
Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soit,
et, comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au
second dessous.
Henrich venait de reconnaître l’ange des ténèbres et
il se sentit perdu ; portant machinalement la main à la
petite croix de Katy, qui ne le quittait jamais, il essaya
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d’appeler au secours et de murmurer sa formule
d’exorcisme ; mais la terreur lui serrait trop violemment
la gorge : il ne put pousser qu’un faible râle. Le diable
appuya ses mains griffues sur les épaules d’Henrich et
le fit plonger de force dans le plancher ; puis il entra en
scène, sa réplique étant venue, comme un comédien
consommé.
Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment
diabolique, surprit d’abord les auditeurs.
– Comme Henrich est en verve aujourd’hui !
s’écriait-on de toutes parts.
Ce qui produisait surtout un grand effet, c’était ce
ricanement aigre comme le grincement d’une scie, ce
rire de damné blasphémant les joies du paradis. Jamais
acteur n’était arrivé à une telle puissance de sarcasme, à
une telle profondeur de scélératesse : on riait et on
tremblait. Toute la salle haletait d’émotion, des
étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du
redoutable acteur ; des traînées de flamme étincelaient à
ses pieds ; les lumières du lustre pâlissaient, la rampe
jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres ; je ne sais
quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle ; les
spectateurs étaient comme en délire, et des tonnerres
d’applaudissements frénétiques ponctuaient chaque
phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent
substituait des vers de son invention à ceux du poète,
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substitution toujours heureuse et acceptée avec
transport.
Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge,
était dans une inquiétude extraordinaire ; elle ne
reconnaissait pas son cher Henrich ; elle pressentait
vaguement quelque malheur avec cet esprit de
divination que donne l’amour, cette seconde vue de
l’âme.
La représentation s’acheva dans des transports
inimaginables. Le rideau baissé, le public demanda à
grands cris que Méphistophélès reparût. On le chercha
vainement ; mais un garçon de théâtre vint dire au
directeur qu’on avait trouvé dans le second dessous M.
Henrich, qui sans doute était tombé par une trappe.
Henrich était sans connaissance : on l’emporta chez lui,
et, en le déshabillant, l’on vit avec surprise qu’il avait
aux épaules de profondes égratignures, comme si un
tigre eût essayé de l’étouffer entre ses pattes. La petite
croix d’argent de Katy l’avait préservé de la mort, et le
diable, vaincu par cette influence, s’était contenté de le
précipiter dans les caves du théâtre.
La convalescence d’Henrich fut longue : dès qu’il se
porta mieux, le directeur vint lui proposer un
engagement des plus avantageux, mais Henrich le
refusa ; car il ne se souciait nullement de risquer son
salut une seconde fois, et savait, d’ailleurs, qu’il ne
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pourrait jamais égaler sa redoutable doublure.
Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit
héritage, il épousa la belle Katy, et tous deux, assis côte
à côte près d’un poêle de Saxe, dans un parloir bien
clos, ils causent de l’avenir de leurs enfants.
Les amateurs de théâtre parlent encore avec
admiration de cette merveilleuse soirée, et s’étonnent
du caprice d’Henrich, qui a renoncé à la scène après un
si grand triomphe.
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144
Table
Le pied de momie.......................................................... 4
Le club des hachichins ................................................ 26
Arria Marcella ............................................................. 60
Le chevalier double ................................................... 110
Deux acteurs pour un rôle ......................................... 127
145
146
Cet ouvrage est le 159ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.
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